La petite histoire des sleeper hits, ne réveillez pas un film qui dort

Tout au long des nombreuses mutations de l’industrie cinématographique, des pellicules sorties du néant, sleepers pour les intimes, sont parvenues à s’extirper du lot de manière aussi fracassante qu’inattendue. Vivez la saga de ces films somnambules qui ont parfois amassé des sommes faramineuses.

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Le récent succès de Terrifier 2 au box-office US a remis en lumière toute la tradition de ces succès-surprises qui ont émaillé l’Histoire du cinéma fantastique. Le phénomène touche avant tout les États-Unis, si bien que les Américains ont inventé un terme pour désigner ces petits Poucets : on parle de « sleeper hit », ou simplement de « sleeper ». Le mot s’applique d’ailleurs à tous les domaines de l’industrie du divertissement, pouvant qualifier le triomphe inopiné de tel ou tel disque de musique, série télévisée, jeu vidéo, etc.

En matière de cinéma, il s’agit de films modestes au budget moyen, voire bas, dépourvus d’acteurs très connus et lancés sans grande publicité, et qui recueillent pourtant les suffrages du public – souvent de manière graduelle, le bouche-à-oreille entraînant un élargissement de la distribution. Mais si la définition est relativement aisée, il est difficile d’établir une liste précise des sleepers. Après tout, l’histoire du 7e Art regorge d’énormes productions soldées par un bide ou de titres assez obscurs décrochant le jackpot commercial, et chaque sortie est un cas très particulier.

On peut cependant dégager un certain nombre de morceaux de pellicule un peu sortis de nulle part, qui ont cassé la baraque au point de révolutionner le business, parfois à l’issue de processus de diffusion un tantinet extravagants.


DE B À X

Pour trouver les sources historiques du phénomène, il faut revenir aux structures de la distribution américaine et à la signification première de l’expression « série B ». De nos jours, le terme désigne une petite bande qui sacrifie aux conventions du genre. Pas de souci, du moment qu’on comprend bien que c’est une utilisation métaphorique du mot.



Linda Lovelace et Harry Reems dans Gorge profonde de Gerald Damiano.


Son sens propre, lui, a à voir avec les efforts des exploitants pour retenir un public ruiné par la crise économique de 1929. Leur réponse : deux films pour le prix d’un. Mais si les salles du second rang se contentent d’accoler deux péloches d’envergure moyenne, les établissements qui appartiennent aux grands studios font la promesse d’un spectacle total.

La production de prestige du moment est précédée de dessins animés, de bandes d’actualités, d’attractions, et aussi d’un second long-métrage. Et c’est ce dernier qui est officiellement appelé « film B » ou « film de complément », sa fabrication étant confiée soit à un producteur indépendant soit au département dédié du studio en question.

Pour autant, aussi architecturé qu’il paraisse, le système possédait sa souplesse. Dans leur bouquin 50 ans de cinéma américain, Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier signalent que « ce qui était le film de complément à New York pouvait devenir le grand film à Dallas ou être exploité comme la locomotive dans un double programme de budgets moyens ailleurs ».

De plus, certains titres parvenaient à s’arracher complètement de leur catégorie. Coursodon et Tavernier notent ainsi qu’« il arriva plusieurs fois qu’un film B soit exploité, lancé comme un A, soit pour des raisons historiques (…), soit parce qu’ils devenaient des succès inattendus, des sleepers : Cat People de Jacques Tourneur, My Name Is Julia Ross de Joseph H. Lewis, T-Men d’Anthony Mann, Five Came Back de John Farrow, Hitler’s Children d’Edward Dmytryk ».

Cette liste est édifiante, en ce qu’elle démontre le caractère novateur de moult productions B. En effet, on voit là les glorieux ancêtres de genres en devenir, du polar ultra violent (T-Men aka La Brigade du suicide, 1947) au survival dans la jungle suite à un crash aérien (Five Came Back aka Quels seront les cinq ?, 1939), en passant par le thriller paranoïaque (My Name Is Julia Ross, 1945, où une femme se réveille au milieu d’inconnus qui prétendent qu’elle est une autre personne).



Jack Nicholson et Peter Fonda dans Easy Rider de Dennis Hopper.


Toutefois, le cas le plus spectaculaire est sans doute Cat People (aka La Féline, 1942), fruit de la volonté du producteur Val Lewton, embauché chez RKO pour fabriquer des bandes d’épouvante à 150.000 dollars pièce. Tourneur et lui décident d’abandonner l’attirail gothique au profit de la suggestion et des jeux d’ombres, avec l’histoire d’une jeune femme fragile qui se persuade qu’elle se transforme nuitamment en meurtrière griffue.

Le public hurle de peur et offre un succès qui permet à la RKO de se remettre de l’échec retentissant du Citizen Kane d’Orson Welles. Les recettes de La Féline sont en effet estimées à quatre millions de dollars aux États-Unis, plus quatre autres millions à l’international. Voilà sans doute le premier vrai sleeper fantastique.

Il existait cependant un autre domaine, évoluant loin de Hollywood et de ses codes d’autocensure. Il s’agit du cinéma d’exploitation au sens strict, qui spéculait sur des sujets sensationnalistes au risque de se heurter aux censures locales.

Le plus gros hit de la catégorie fut sans conteste Les Fausses pudeurs de William Beaudine (Mom and Dad, 1945), film d’éducation sexuelle produit par la boîte Hygienic Productions (!). La chose était projetée lors de séances événements (incluant un bonimenteur se faisant passer pour médecin et la présence d’infirmières prêtes à intervenir, au cas où une jeune fille s’évanouirait au moment où on lui expliquait le danger d’être engrossée par un militaire en permission), et au bout de plusieurs années de carrière, elle a engrangé des recettes estimées entre 40 et 100 millions de dollars. Pas mal pour une mise de départ de 67.000 billets verts…

Mais de manière générale, il est difficile d’avoir une idée exacte des revenus engendrés par ce circuit parallèle où, dans la grande tradition foraine, les producteurs trimbalaient leur film de ville en ville, organisant des projections dans des endroits parfois incongrus. Le plus célèbre d’entre eux fut David F. Friedman qui, entre deux bandes sexy, inventa le cinéma gore en finançant en 1963-64 Blood Feast et 2000 Maniacs! de Herschell Gordon Lewis. Et seul son comptable devait connaître les profits accumulés, le box-office des séries Z passant sous le radar de la presse professionnelle.



Psychose d'Alfred Hictchcock.


Le mystère s’épaissira encore avec l’arrivée du cinéma X, synonyme de budgets réduits, d’acteurs inconnus… et de présence à peine cachée de la mafia new-yorkaise derrière le tiroir-caisse. L’un des premiers pornos largement distribués, Gorge profonde (Deep Throat, 1972) de Gerard Damiano, en plus d’être un film fantastique (l’héroïne a un clitoris au fond de la glotte), remportera un succès monstre, propice à tous les fantasmes. Des estimations plus ou moins farfelues iront même jusqu’à prétendre que les profits se sont élevés, compte tenu de l’inflation, à l’équivalent de cinq milliards de dollars actuels !

Suite à diverses bisbilles (procès pour obscénité, revirements de l’actrice Linda Lovelace qui affirmera avoir été violentée sur le tournage), le FBI lui-même se penchera sur la question et avancera la somme plus réaliste mais tout de même rondelette de 100 millions de dollars de l’époque.

En France, il y aura aussi le cas gouleyant de Lucien Hustaix. Modeste distributeur régional, le bougre se lance dans la réalisation à l’avènement de la mode sexy, et son destin bascule le 2 octobre 1974, quand la Gaumont lui demande un film en urgence pour une salle lilloise. Venant justement de recevoir le visa de censure pour Les Jouisseuses, Hustaix en envoie une copie, bien qu’il n’ait pas eu le temps de faire imprimer le matériel publicitaire. Cela n’empêche pas les Chtis d’affluer en masse, bientôt imités par les spectateurs d’autres villes de province. Le film est ainsi un énorme carton avant même de sortir enfin à Paris, le 11 juin 1975.

Toutefois, les raisons demeurent obscures. Un titre qui rime adroitement avec Les Valseuses de Bertrand Blier ? La promesse d’un dévoilement de l’orgasme féminin ? Un film situé à l’exacte jointure entre le porno soft et les balbutiements du hard ? Un mélange de cul et de comédie pouêt-pouêt, via une intrigue à base de pilule aphrodisiaque ?

En tout cas, Les Jouisseuses terminera sa carrière avec un résultat de 2.240.100 entrées France, score bien supérieur à celui de cet autre pionnier du porno fantastique qu’est Le Sexe qui parle de Frédéric Lansac/Claude Mulot. Hélas, l’ascension de Lucien Hustaix aura été aussi fulguran [...]

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