J.R.R. Tolkien / Peter Jackson

Treize ans après la sortie de La Communauté de l’Anneau, La Bataille Des Cinq Armées vient clore la saga de la Terre du Milieu, les droits des autres écrits de J.R.R. Tolkien étant précieusement conservés par le principal héritier de l’auteur. Quasi unanimement salué par le public et la profession au sortir du SEIGNEUR DES ANNEAUX, Peter Jackson aura dû essuyer sur LE HOBBIT les feux nourris de nombreux détracteurs, ralliant plus ou moins consciemment la cause dudit héritier, Christopher Tolkien. Leurs arguments, pertinents ou non, incitent à dresser un bilan de cette nouvelle trilogie, et de cette fresque cinématographique dans son ensemble.
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Adapter une oeuvre aussi dense et complexe que Le Seigneur des Anneaux était en soi un tour de force sans commune mesure. Mais paradoxalement, transposer à l’écran un livre enfantin aussi épisodique que Bilbo le Hobbit s’avérait être une tâche plus intimidante encore. Accumulant des dizaines de péripéties sans véritable effort de transition, baladant une quinzaine de personnages sans prendre la peine d’en caractériser plus de trois, adoptant un ton tantôt très inquiétant (les face-à-face avec Gollum et Smaug), tantôt très léger (la présentation des nains à Cul-de-Sac ou chez Beorn), usant de pirouettes narratives commodes (l’évanouissement de Bilbo en pleine bataille, le débarquement victorieux des Aigles) et cultivant les zones d’ombre (pourquoi Gandalf disparaît-il tous les deux chapitres ? D’où sort l’armée des orcs ?), le livre apparaît aujourd’hui comme le brouillon d’une aventure beaucoup plus vaste, au bagage émotionnel terriblement sous-exploité. Un constat accablant que se permettent de dresser Peter Jackson, Guillermo del Toro, Philippa Boyens et Fran Walsh lorsqu’ils se lancent en 2008 dans une adaptation en deux épisodes. Adaptation qui prend encore un peu plus de hauteur lorsque Peter Jackson doit remplacer au pied levé del Toro à la tête du long-métrage (cf. Mad Movies 249) : six mois avant la sortie d’Un voyage inattendu en salles, le projet passe à la surprise générale de deux à trois films. « Certains metteurs en scène aiment bien faire court » observe le designer conceptuel John Howe, dont le coup de crayon plane sur les deux trilogies. « Mais d’autres aiment bien étoffer, expliquer, donner un peu plus au public. Peter Jackson appartient évidemment à la seconde catégorie. Il s’était senti, je crois, un peu comprimé par Le Seigneur des Anneaux, avec son devoir de compresser l’histoire en trois films. Pour Le Hobbit, c’est exactement l’inverse : il avait la possibilité de donner un peu d’ampleur à un roman qui est en lui-même un texte en devenir. Si Tolkien l’avait écrit après Le Seigneur des Anneaux, il aurait probablement fait beaucoup plus dense et beaucoup plus long. D’ailleurs, il a pensé un temps à réécrire Le Hobbit dans une version pour adultes. Et s’il l’avait fait, le roman aurait pesé largement plus de 600 pages. Il paraît que Tolkien a même écrit un ou deux chapitres. Ce qui est sûr, c’est qu’il a entretenu l’idée pendant longtemps ; je pense qu’il avait envie de donner un peu plus de cohérence à l’ensemble de son oeuvre. Il en aurait sûrement profité pour injecter tous les appendices que l’on trouve à la fin du Retour du roi. Le roi des Elfes aurait également eu un nom, et son fils Legolas aurait été à ses côtés. » Lesdits appendices convainquent la troupe de Wingnut Films de consolider les ellipses du roman d’origine. Les scénaristes y puisent un méchant charismatique (Azog, orc sanguinaire trucidant le grand-père de Thorin durant la bataille de la Moria), une rencontre déterminante entre Gandalf et Thorin dans la taverne de Bree, et surtout un Nécromancien retranché dans la vieille forteresse de Dol Guldur, en fait Sauron en personne, que le Conseil Blanc (Gandalf, Saroumane, Elrond et Galadriel) chassera vers les terres désolées du Mordor. « La coscénariste de Peter Jackson, Philippa Boyens, est une grande experte de Tolkien » ajoute Howe. « Elle est allée farfouiller dans tout ça, notamment pour voir ce qu’ils avaient le droit de mettre dans leur film. Ils ont fait très attention à ces histoires de droits. » Très attention en effet, au point de ne pas nommer distinctement deux « Magiciens Bleus » dans Un voyage inattendu, leurs noms n’apparaissant ni dans Le Hobbit, ni dans Le Seigneur des Anneaux. Quant aux ajouts souvent qualifiés de « scandaleux » de La Désolation de Smaug, tels que la guerrière elfe Tauriel, son idylle avec Kili, la division de la compagnie aux portes de la Ville du Lac ou l’affrontement entre les nains et le dragon dans les forges d’Erebor, ils répondent tous à des carences objectives de l’oeuvre originale : pas de personnage féminin fort ni de romance, aucun point de repère émotionnel lors de l’attaque de Laketown, et des guerriers nains attendant passivement que Smaug s’attaque à une cible innocente. Des lâches, en somme.

VISIONS D’APOCALYPSES

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