J'AI PERDU MON CORPS de Jérémy Clapin

Une main coupée prend vie dans le réfrigérateur d’un hôpital. Le membre isolé n’aspire qu’à une chose : retrouver le corps auquel il appartenait. Sur un pitch en apparence très métaphorique, Jérémy Clapin signe un poème animé absolument époustouflant, dont l’authenticité émotionnelle et la complexité esthétique ont de quoi faire pâlir la plupart des derniers grands drames live.
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Tous les animateurs vous le diront, qu’ils travaillent en deux dimensions, en images de synthèse ou en stop motion : rien n’est plus difficile à animer qu’une main humaine. De ce fait, la première prouesse de J’ai perdu mon corps réside dans sa capacité à retranscrire les nuances des mouvements digitaux sans que jamais le fameux syndrome de l’« uncanny valley » (1) ne vienne parasiter l’expérience. La seconde prouesse du long-métrage est de faire immédiatement accepter au spectateur que cette main constitue un personnage mû par un instinct et une volonté propres, plutôt qu’une source de gag ou un accessoire. Les questionnements qui pourraient être soulevés par le concept de départ sont d’ailleurs adressés très tôt de façon ironique : lorsque la main s’extrait du frigo d’un laboratoire, elle emporte avec elle un oeil dans sa chute. Durant quelques secondes, l’oeil semble être le témoin des événements, la mise en scène semblant épouser sa perspective. On comprend toutefois que le globe et bel et bien mort lorsque Clapin se rapproche subjectivement de la main, comme pour adopter son improbable « point de vue ». Plus loin dans le récit, la main sera amenée à écouter une bande audio au contenu dramatique, aux côtés d’une jeune femme ayant pris l’habitude d’utiliser des écouteurs pour se couper du monde extérieur.



SILHOUETTES SUBLIMES
Prêtant à son personnage central des sens inexplicables (vue, ouïe et même odorat), Clapin aurait pu s’inscrire dans l’héritage des mains baladeuses de La Famille Addams et Evil Dead 2. Mais si ces derniers tendaient largement vers le cartoon live, le format animation permet étrangement à J’ai perdu mon corps d’ancrer son concept délirant dans une certaine authenticité. Le film de Jérémy Clapin repose sur cet équilibre vertigineux entre réalisme et onirisme : les décors très détaillés et les angles pragmatiques choisis par l’auteur (par exemple lorsque la caméra se visse sur une porte en train de s’ouvrir) sont sans cesse contrebalancés par des personnages stylisés, aux traits élusifs, comme des silhouettes perdues dans un monde qui ne les comprend pas. Le cinéaste et son équipe n’hésitent pas à juxtaposer plusieurs rendus antinomiques : au-delà même de l’esthétique complexe, le framerate évolue selon l’émotion de chaque scène. Lorsque la main tente de grimper sur un dangereux escalator, l’implacable machinerie est animée à 24 images par seconde et le membre à moins de 12, ce qui souligne sa fragilité. Certains plans larges ou inserts réduisent encore la cadence, aidant à immortaliser des moments d’introspection ou des échanges fugaces entre deux personnages. Si elles commentent le récit en permanence, ces variations de fluidité ne ressemblent jamais à des solutions de facilité, encore moins à des réflexes purement économiques. Produit par Marc Du Pontavice via sa solide société Xilam (Tous à l’Ouest : une aventure de Lucky Luke, Oggy et les cafards), J’ai perdu mon corps affiche de bout en bout des choix créatifs cohérents et conscients, qui rendent la puissance émotionnelle du film d’autant plus dévastatrice.



LE VOL CHAOTIQUE DU DESTIN
Derrière ses atours de conte expressionniste, il se dégage de J’ai perdu mon corps une sensation de solitude déchirante, qui contamine l’ensemble des personnages et affecte leurs interactions. Il y a déjà la solitude de cette main vagabonde, appuyée par des rencontres significatives (avec un pianiste aveugle, puis un nouveau-né). Le membre tranché n’aspire qu’à atteindre un igloo qu’il avait contribué à bâtir sur un toit à l’autre bout de Paris, sous les ordres de son ancien corps : celui de Naoufel, un orphelin solitaire aussi marginalisé que sa dulcinée Gabrielle, employée de bibliothèque allergique au brouhaha de son époque. Les deux se rencontrent dans leur quête de vide, ce qui rend leur communication pour le moins décalée. Le plus beau dialogue du film s’effectue en effet en deux temps : dans le premier acte, quand Naoufel rencontre Gabrielle à travers un interphone, la caméra reste jusqu’au bout du côté du garçon. Le contrechamp n’interviendra réellement que dans le dernier acte, lorsque Gabrielle écoutera à son tour la voix de Naoufel dans l’enceinte d’un magnétophone. Décrits comme deux bulles cherchant désespérément à fusionner, ces amants deviennent sous le regard de Jérémy Clapin les jouets d’un destin sadique, représenté de façon allégorique par une mouche que seule une main experte saurait attraper. [...]

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