Ip Man

Depuis maintenant plus de dix ans, la saga des Ip Man s’est imposée comme la locomotive du cinéma d’arts martiaux chinois et a définitivement consacré Donnie Yen au rang de superstar mondiale de l’action. Cette biographie en quatre volets couvre 40 ans d’Histoire à travers la vie d’un maître de wing chun resté longtemps dans l’ombre de Bruce Lee, son disciple le plus célèbre. Une saga qui synthétise à elle seule les évolutions qu’a connues le cinéma de Hong Kong.
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Avec plusieurs siècles d’existence, les arts martiaux chinois recèlent une richesse inégalée en matière de folklore et de mythologie. Le terme « mythologie » est d’ailleurs important, car l’Histoire des arts martiaux chinois s’est essentiellement construite par la transmission orale. Les études sérieuses sur le sujet sont rares et aboutissent systématiquement à des contradictions avec les légendes colportées de génération en génération par les pratiquants. Cette propension à l’embellissement de la réalité a été une bénédiction pour les créateurs de toutes sortes. Ils ont pu y puiser à foison pour créer une Chine quasi fantastique dans laquelle des héros vertueux utilisaient leurs capacités surhumaines issues de la pratique des arts martiaux pour restaurer la justice. C’est ainsi que des personnalités comme Fong Sai-Yuk et Hung Hei-Kuen, des maîtres de kung-fu Shaolin et de hung kuen, ont acquis le statut de véritables légendes et ont vu leur histoire régulièrement réinventée. Le cinéma a considérablement participé à ce phénomène, faisant notamment de Wong Fei-Hung un héros légendaire à travers ses incarnations par Kwan Tak-Hing, Gordon Liu, Jackie Chan ou Jet Li, alors qu’il ne s’agissait que d’un modeste docteur en médecine chinoise adepte des arts martiaux. Mais l’exercice est plus difficile quand il s’agit de traiter une personnalité inscrite dans une certaine modernité, et dont l’existence a été couverte en détail. C’est probablement la raison pour laquelle le cinéma a pris son temps avant de s’intéresser à Ip Man, maître de wing chun.
Celui qui était encore appelé Yip Man dans sa transcription latine est né en 1893 à Foshan (ville dont était également originaire Wong Fei-Hung). Issu d’une famille aisée, il entama son apprentissage du wing chun à l’âge de 13 ans sous la direction de Wah le caissier (interprété par Casanova Wong dans le film de Sammo Hung Warriors Two). Il poursuivit ses études académiques et martiales à Hong Kong, avec pour maître Leung Bik en ce qui concerne les secondes (fils de Leung Jan, interprété par Yuen Biao dans Prodigal Son et Leung Kar-Yan toujours dans Warriors Two). Il intégra la police à son retour à Foshan en 1917 et combattit aux côtés du Kuomintang contre les communistes durant la guerre civile. Suite à la défaite du Parti nationaliste chinois, il se réfugia à Hong Kong et se reconvertit en professeur de wing chun jusqu’à sa mort, en 1972.



DANS L’OMBRE DU PETIT DRAGON
Si Ip Man bénéficiait d’une certaine réputation dans le petit monde des arts martiaux du Hong Kong des années 1950/60, il n’aurait probablement jamais accédé à la gloire cinématographique s’il n’avait pas enseigné, entre 1955 et 1959, à un jeune enfant acteur prénommé Bruce Lee. Là aussi, le mythe a fait son oeuvre, l’ampleur de cet enseignement étant souvent exagérée. En pratique, et comme c’était souvent le cas dans les écoles d’arts martiaux chinoises, Bruce Lee reçut l’essentiel de sa formation martiale du premier disciple de Ip Man, Wong Shun-Leung. Le maître de Foshan fut davantage un mentor spirituel pour le jeune garçon, une sorte de seconde figure paternelle.
La mort du Petit Dragon en 1973 endeuilla la planète entière et précipita les producteurs hongkongais et taiwanais dans une course contre la montre afin de tirer avantage de la popularité de l’acteur décédé. Pendant environ cinq ans, la Bruceploitation fait rage et les frontières du bis sont régulièrement repoussées (Bruce contre Dracula pour La Résurrection du dragon en 1977, Bruce contre des gorilles dans Karatéka l’invincible en 1978…). Quelques films tentèrent une approche un peu plus respectueuse en racontant la vie de la star, comme La Vie fantastique de Bruce Lee, réalisé en 1976 par Ng See-Yuen (futur producteur du Maître chinois et de Butterfly Murders), avec l’habituel Bruce Li dans le rôle-titre. Le long-métrage, qui se concentre sur la vie de Lee aux États-Unis, s’ouvre sur la dernière rencontre entre Bruce et Ip Man, interprété ici par Yip Chun, le fils ainé du maître. Avant de partir pour San Francisco, le Petit Dragon se livre à une dernière séance d’entraînement avec son mentor, qui lui intime de faire le bien autour de lui et d’enseigner son kung-fu. Même si cette rencontre est fictionnelle, elle synthétise plutôt bien la relation privilégiée qu’entretenait Bruce Lee avec le maître de wing chun.
Ip Man réapparaît de manière quasi fantomatique dans le Dragon de Rob Cohen, tentative de redéfinir Bruce Lee selon la vision de son épouse, Linda Lee. Mais le long-métrage n’est guère plus crédible que les autres films de Bruceploitation qui l’ont précédé. Il marque par ailleurs les débuts d’une politique agressive de contrôle de l’image de la star par son ancienne épouse et sa fille Shannon, à travers leur fondation Bruce Lee. Seules quelques oeuvres parviendront à échapper à leur emprise, et à évoquer en toute indépendance la relation entre le Petit Dragon et Ip Man. Ce fut le cas de l’expérimental et quasi invisible What Are You Gonna Do, Sai Fung? de Stephen Au, où le maître de wing chun est à nouveau interprété par son fils, et dans Bruce Lee, naissance d’une légende réalisé par Raymond Yip et Manfred Wong, basé sur les mémoires du frère cadet de Bruce, Robert. Ce film est probablement l’oeuvre qui se rapproche le plus de la réalité quant à la relation entre les deux hommes mais, logiquement, Ip Man n’y fait figure que de second rôle. 



LA RÉINVENTION D’UN GENRE 
Suite au succès de la série des Il était une fois en Chine de Tsui Hark (lancée en 1991), les films de kung-fu jouissent d’une grande popularité à Hong Kong, et plus largement en Asie. Mais à partir de 1997, la crise née de la rétrocession étouffe le genre, qui se morfond pendant près de dix ans. Il y eut bien quelques tentatives de la part de vétérans du genre, comme Liu Chia- Liang et son Drunken Monkey en 2003, mais aucune ne trouva les faveurs du public. Ce qui n’empêche pas certains cinéastes de chercher de nouveaux concepts susceptibles de raviver l’intérêt du public. L’idée d’une biographie de Ip Man s’impose rapidement à travers deux projets, l’un de Wong Kar-Wai, l’autre du duo Jeff Lau/Corey Yuen (on doit notamment au premier le diptyque Le Roi singe avec Stephen Chow, et au second La Légende de Fong Sai-Yuk 1 et 2 avec Jet Li). Mais leur développement laborieux bénéficia à un troisième larron, Raymond Wong, à la tête de Mandarin Films, la compagnie derrière The Bride with White Hair de Ronny Yu. Wong se piqua de faire son propre biopic de Ip Man et fit appel à Donnie Yen pour interpréter le maître. À l’image du cinéma d’action hongkongais dans son ensemble, l’étoile de Donnie ne brille plus de mille feux durant la seconde moitié des années 1990. L’acteur a enchaîné les séries B médiocres (Iron Monkey 2, Shanghai Affairs…), essayé sans succès de lancer sa carrière de réalisateur (Legend of the Wolf, Ballistic Kiss) avant de tenter sa chance à l’étranger (Princess Blade au Japon, Blade II et Highlander: Endgame aux États-Unis…). Il fait son retour gagnant à Hong Kong en participant coup sur coup au Seven Swords de Tsui Hark et au SPL de Wilson Yip. Redevenu bankable, Donnie est choisi pour incarner Ip Man : il a l’âge requis [...]

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