HORROR NOIRE

Née d’un vent de colère et de renouveau dans le paysage du cinéma de genre américain des années 1970, la blaxploitation a bataillé à armes inégales contre son assujettissement aux impératifs aliénants du cinéma de genre, en un saisissant effet miroir de la condition de la communauté noire aux États-Unis. Et au sein de ce genre déjà malmené, une sous-branche encore plus brinquebalante : la blaxploitation fantastico-horrifique. Voici son histoire…
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Au début de l’été 1964, le président américain Lyndon B. Johnson ratifie le Civil Rights Act, mise à mort juridique de la ségrégation raciale sur tout le territoire des États-Unis. Et depuis lors, l’Amérique vit en paix, sans aucun heurt entre communautés, dans le respect et la félicité la plus absolue… si l’on en croit les experts de Fox News, la chaîne d’informations la plus regardée du pays en 2019. Dans le monde réel, le racisme systémique ne s’est pas arrêté du jour au lendemain, tant s’en faut, et la relégation des personnages noirs aux troisièmes ou – folie – seconds rôles dans le cinéma populaire n’en était que l’un des innombrables témoignages à haute teneur symbolique. En 1968, deux ans après la création du mouvement des Black Panthers, six mois après l’assassinat de Martin Luther King Jr., La Nuit des morts-vivants de George Romero imposait sur les écrans américains un héros noir, dont l’issue funeste faisait écho à des tensions toujours aussi prégnantes. La vraie révolution cinématographique vint cependant du succès inattendu d’une production farouchement indépendante, dédiée à la communauté noire, à sa résistance contre « The Man », c’est-à-dire contre toute forme d’autorité oppressive dominante. Écrit, réalisé, produit et interprété par Melvin Van Peebles dans un geste frondeur contre l’acception hollywoodienne de The Man, Sweet Sweetback’s Baadasssss Song (1971) déploie la cavale éperdue de son héros, poursuivi par la police, dans la furie d’une mise en scène survoltée, à coups de cadres agressifs calés sur le tempo frénétique de la bande-son, de jump-cuts et de surimpressions baroques. Ce film en colère rembourse cent fois son budget au box-office, avec pour seul outil promotionnel la sortie précoce de sa bande originale mêlant les expérimentations musicales visionnaires de Melvin Van Peebles et les tours de chant d’un groupe débutant nommé Earth, Wind and Fire. Le film précède en sus de deux mois le succès tout aussi estimable de Shaft – les nuits rouges de Harlem de Gordon Parks. À Hollywood, le sang de The Man ne fait qu’un tour : il y a donc une audience non négligeable pour des oeuvres au casting et aux thèmes synchrones avec les attentes de la communauté noire. Et les productions afro-américaines de s’enchaîner sans discontinuer et de donner naissance à la blaxploitation, contraction des termes « black » et « exploitation ». 




MONSTRES UNIVERSELS
Comme ce néologisme le suggère, l’essence économico-artistique de la blaxploitation repose sur l’essorage d’un filon jusqu’à son assèchement, qui mettra dans un premier temps une petite décennie à se concrétiser, faute d’inspiration, par saturation du marché et par révélation définitive de son inanité politique. Dans la déclinaison fantastico-horrifique de cette vague cinématographique, l’esprit tend majoritairement vers le recyclage tous azimuts, vers la transposition de récits identifiés comme relevant des codes de la culture noire… du moins tels qu’ils furent perçus par des producteurs opportunistes. L’un des premiers grigous à s’engouffrer dans la brèche n’est autre que Samuel Z. Arkoff, compagnon de route de Roger Corman au sein de la firme American International Pictures. Pour son galop d’essai, il produit Blacula (distribué en France sous le titre Le Vampire noir), dans lequel un prince africain vient requérir le soutien de Dracula contre le commerce des esclaves à la fin du XVIIIe siècle. Le Transylvanien lui rit au nez, le mord au cou, le condamne à l’hibernation dans un cercueil. Blacula ne se réveille que deux siècles plus tard, découvert par un couple homosexuel dont il fera ses premières victimes. Dès lors, le film de William Crain vivote entre deux eaux, tout à la fois produit de la blaxploitation et de ses codes (inévitables scènes de club, bande-son traversée de morceaux funk, sensualité exacerbée…) et hommage aux films de la Hammer, en particulier via la performance de l’excellent William Marshall dans le rôle-titre, tout en stature et diction théâtrales glanées durant ses années à interpréter Shakespeare sur les planches du monde entier. La séquelle signée Bob Kelljan, Scream Blacula Scream (1973), s’éloigne du décorum et de la narration classique du mythe, avec son inclusion du vaudou (élément fondamental du pendant fantastique de la blaxploitation) dans l’intrigue et la présence de la sublime Pam Grier au casting, tout juste libérée d’une conséquente série de films de women in prison à qualité variable. Si William Marshall brille toujours de mille feux, le résultat n’en apparaît pour autant que plus convenu, plus attendu dans ses mécaniques dramatiques, moins inspiré visuellement. Le vampire noir cesse sa carrière avec ce deuxième volet ; ses disciples pensent un temps le retrouver dans le trompeur Lust of Blackula (1987), mais ne découvrent qu’un triste porno en appartement plutôt moche (le porno ET l’appartement). Dans le domaine de la contrefaçon, Blackenstein (1973) de William A. Levey se pose là, avec son budget famélique, son laboratoire en polystyrène, ses acteurs mal à l’aise, son monstre bête de somme à coupe afro dénué de l’humanité questionnée du roman de Mary Shelley. Ce faisant, il trahit l’inversion des rôles propre à la blaxploitation et ne propose au spectateur qu’une machine à tuer condamnée à tourner en rond. Le second long-métrage de William Crain, Dr. Black, Mr. Hyde (1976) se démarque avec plus de bonheur de son matériau de base : un médecin teste un médicament expérimental sur lui-même et se transforme en colosse blanc surhumain, adepte des expéditions punitives dans les quartiers chauds, avide de faire plonger son entourage dans son vice. Hélas, la mise en scène ne suit pas, et la conclusion, passerelle passionnante avec le climax de King Kong sur le papier, devient vite ridicule à l’écran. 




PIMP MY CLICHÉ
Deux autres films extrapoleront avec bonheur dans ce même registre de la (dé)possession et de l’aliénation identitaire pour coller à des stéréotypes attendus – soit, à terme, le travers dans lequel tombera la blaxploitation de par ses penchants trop prononcés pour la caricature. Abby de William Girdler (1974), production Samuel Z. Arkoff, surfe sans aucun complexe dans sa première partie sur le succès de L’Exorciste de William Friedkin, sorti l’année d’avant, avant de trouver son propre ton dans sa deuxième moitié, où une conseillère conjugale au-dessus de tout soupçon se voit possédée par un démon lubrique et vire nymphomane au langage bien pendu et à l’éclat de rire diabolique. Vengeance d’outre-tombe d’Arthur Marks (1976) investit quant à lui un paisible étudiant en droit de l’esprit d’un souteneur tué 30 ans plus tôt, bien décidé à se venger de ses bourreaux, non sans reprendre ses vieilles habitudes vestimentaires comme sa façon de traiter les femmes. Dans les deux cas, des personnages calmes, rangés, bien intégrés selon les critères sociétaux toujours en vigueur, se métamorphosent en caricatures grotesques, en personnages fonctions popularisés par les films de la blaxploitation. D’un côté, la femme forcément hyper sexualisée et limite prédatrice, de l’autre, le pimp classieux et menaçant. Fort heureusement, ces rôles schizophrènes sont campés avec un immense talent par Carol Speed et Glynn Turman, ce qui évite de justesse aux films de tomber dans la farce inconséquente. Tel ne sera pas le cas d’autres productions blaxploitation affiliées à l’horreur, prédominées par leur lot de poncifs dans la caractérisation des personnages, par une peinture folklorique de la culture vaudou, par des tropes narratifs pas t [...]

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