Forum : Once Upon a Time… in Hollywood de Quentin Tarantino

Après une première impression post-cannoise délivrée dans notre numéro d’été, nous avons tenu à revisiter collégialement le monument érigé par Quentin Tarantino afin d’explorer les subtilités et les contradictions de cette oeuvre somme. Fort logiquement, il convient de commencer par un « il était une fois… ».
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F.F. Commençons par ce qui a, me semble-t-il, causé quelques petites déceptions ou frustrations chez certains spectateurs : le fait que Tarantino ne réponde pas pleinement à l’attente de ceux qui espéraient voir un film sur l’affaire Manson. Pourtant, il était évident qu’il n’allait pas donner au spectateur ce qu’il était venu trop « facilement » chercher. D’ailleurs, après avoir vu le film deux fois, je me suis dit qu’il s’agissait du seul long-métrage de sa carrière à ne pas répondre pleinement aux codes d’un genre défini. Reservoir Dogs, Pulp Fiction et Jackie Brown sont des polars, Boulevard de la mort un slasher, Django Unchained et Les 8 salopards des westerns, Inglourious Basterds un film de guerre… Once Upon a Time… in Hollywood, lui, s’émancipe de toute notion de classification stricte. Cette liberté de ton a, me semble-t-il, pas mal décontenancé…

A.P. Et il joue avec ça de façon très ironique. Le dernier acte est introduit par une phrase d’un présentateur télé qui dit : « Et maintenant, voilà ce que vous attendez depuis le début. ». Il y a aussi cette longue séquence de montée de suspense dans le ranch, qui se termine au final sur une émotion complètement différente, une sorte de nostalgie d’une époque effacée…

L.D. Je pense surtout que l’on ne s’attendait pas à voir Tarantino faire un conte de fées, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit. Il y a une princesse innocente et menacée par le Mal qui doit être sauvée, il y a deux chevaliers… Et puis il y a ce titre : « il était une fois… », c’est le début de tout conte de fées. Il apparaît d’ailleurs à la toute fin du film, ce qui démontre qu’après cette scène finale, la réalité est altérée et que le conte de fées peut commencer… Et ce conte de fées, pour moi, ce sont tous les autres films de Tarantino ! Once Upon a Time… in Hollywood pourrait en fait être le premier film de QT. Je veux dire par là que toutes ses réalisations datant d’avant Once Upon… sont des films de certains genres qui n’existent plus, ou en tout cas qui ne sont plus traités de la même façon. Mais ils existent dans son monde, qui pourrait être celui qu’il a créé en sauvant Sharon Tate. Pour moi, ce film vient cimenter le reste de son oeuvre.

F.F. J’avais un peu peur que ce Once Upon a Time… in Hollywood soit uniquement un « il était une fois MON Hollywood ». Ce qu’il est par ailleurs, mais seulement en partie. Le long-métrage n’est pas seulement une bulle de nostalgie. Bien sûr que Tarantino est nostalgique, voire passéiste. Mais chez lui, cette donnée ne domine jamais le récit. Car en dépit de son narcissisme, de sa cinéphilie maladive et fétichiste, son amour des personnages finit toujours par emporter le morceau. Dans Once Upon a Time… in Hollywood, c’est totalement le cas.

L.D. En matière de « réappropriation » d’une époque, une scène m’a particulièrement bluffé : celle où DiCaprio est sur le tournage d’un épisode de série western et joue le bad guy lors d’un dialogue avec James Stacy, incarné par Timothy Olyphant. Il n’arrive pas à sortir son texte et se met à jouer très mal. La caméra tourne autour des deux acteurs et s’arrête quand DiCaprio foire son dialogue, puis se remet en position pour une nouvelle prise. Et on se rend compte qu’il ne s’agit pas de la caméra du tournage, mais bel et bien de celle de Tarantino. Il re-filme ces choses-là comme il aimerait les filmer aujourd’hui.

F.F. Gilles, prend donc la parole…

G.E. Je ne sais toujours pas quoi penser du film après deux visionnages… et vous ne m’éclairez pas vraiment ! Ce que vous dites me semble assez théorique dans l’ensemble. Vous n’avez pas vraiment parlé de la manière dont ces trucs formels s’articulent à l’histoire…

F.F. Il y a toujours eu une dimension théorique chez Tarantino.

G.E. Et c’est peut-être ce que l’on peut lui reprocher depuis le début. En fait, je me demande encore de quoi parle le film. Il y a beaucoup de charme dans la relation entre DiCaprio et Pitt. D’abord, les deux acteurs sont super, et en plus, leurs rapports sont très ambigus… Est-ce-que DiCaprio exploite Pitt, ou est-ce Pitt qui s’accroche à DiCaprio comme un parasite ? À plusieurs moments, on se demande même s’ils ne vont pas soudain se rouler une énorme pelle. Mais si c’est là le sujet principal, il est peut-être un peu dilué dans la structure globale du film, dans cette reconstitution historique à la fois hyper-méticuleuse et complètement fantaisiste.

L.D. J’adore leur relation justement, qui tient presque du buddy movie. Mais ce que j’adore encore plus, c’est vraiment le fait que ces deux losers magnifiques ont modifié le cours de l’Histoire du cinéma sans s’en rendre compte, en « incarnant » vraiment leur fonction à Hollywood. Ils se donnent eux-mêmes une seconde jeunesse, avec Rick Dalton qui rencontre à la fin les Polanski et s’inscrit ainsi dans la « grande » Histoire de Hollywood. C’est une rédemption qu’ils ne sont pas conscients d’avoir accomplie.

A.P. Un autre truc que j’ai trouvé extrêmement jouissif, c’est la manière de ne jamais iconiser la famille Manson. Ce sont des gros abrutis, la scène finale est très drôle… Pour moi, c’est le meilleur traitement possible parce qu’on constate parfois une sorte d’idol&a [...]

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Commentaire(s) (1)
G.C.M
le 16/09/2019 à 17:23

Pour moi, un grand Tarantino... et vous oubliez de parler de la façon dont il filme la fin

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