En couverture n°281

Deux producteurs fantasques à l’ego trip permanent. Une firme dont le nom annonce déjà l’explosivité. Une odyssée démente, imprévisible, historique. Et tout un paquet de films extravagants, poussifs et géniaux que nous brassons dans un dossier concocté à l’occasion de la sortie du formidable documentaire ELECTRIC BOOGALOO de Mark Hartley, proposé en pack avec votre MAD MOVIES de ce début d’année. Pas besoin de reprendre le sport, les pages qui suivent vont vous faire transpirer.
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ELECTRIC BOOGALOO DE MARK HARTLEY

C'est le dernier et peut-être le meilleur gag d’Electric Boogaloo, qui en compte pourtant beaucoup. De la même manière qu’après leur retentissante séparation, Golan et Globus avaient produit deux films concurrents sur la lambada (!), les mêmes ont commandité un autre documentaire consacré à leur défunte compagnie (The Go-Go Boys, qui a eu une petite sortie dans les salles françaises il y a quelques mois) et en mettant les bouchées doubles, ils ont réussi à le boucler AVANT l’effort de Mark Hartley. Les deux docs n’en sont pas moins plutôt complémentaires, même s’ils retracent la même trajectoire fulgurante. Au commencement, deux cousins représentant presque à eux seuls le modeste cinéma israélien (le producteur/réalisateur Menahem Golan et son administrateur Yoram Globus) se lancent à la conquête de l’Amérique en rachetant en 1979 la Cannon, une petite compagnie spécialisée dans les bandes sexy et les films d’horreur. Une dizaine d’années plus tard, criblée de dettes et fragilisée par une croissance incontrôlée, la société est finalement absorbée par la MGM à la faveur de mouvements financiers douteux, connus chez nous sous le nom de « scandale du Crédit lyonnais » et qui sont bizarrement davantage évoqués dans le documentaire « maison ».

Entre les deux, c’est l’histoire d’une véritable fuite en avant, avec des douzaines de films précipitamment mis en chantier, dans l’espoir de compenser les résultats parfois catastrophiques des précédents. En l’absence des deux anciens nababs, Electric Boogaloo détaille cette aventure en juxtaposant une myriade de témoignages de personnalités ayant bossé à divers titres pour la Cannon. Dans ce doc « non autorisé », certains propos sont ainsi très peu amènes, notamment dans la bouche d’actrices ayant participé à des péloches très cul à l’insu de leur plein gré : Laurene Landon, qui a pourtant dû en voir d’autres, va même jusqu’à brûler une VHS d’America 3000 devant la caméra. Cependant, le sentiment ressortant le plus du travail de Hartley, qui avait déjà exploré d’autres phénomènes marginaux comme le cinéma de genre australien (Not Quite Hollywood : The Wild, Untold Story of Ozploitation !) et les films d’exploitation américains délocalisés aux Philippines (Machete Maidens Unleashed!), c’est celui d’une anomalie au coeur du système hollywoodien. Pas seulement une anomalie liée au fait que la compagnie a rapidement enflé jusqu’à faire presque jeu égal avec les grands studios californiens, avant de disparaître aussitôt. En plus de cela, beaucoup de participants s’accordent en effet pour dire que les produits Cannon, même s’ils s’inscrivaient en apparence dans le gros cinéma commercial américain, n’étaient pas tout à fait… eh bien, normaux. Par exemple, le doc s’intéresse au domaine rarement évoqué des films musicaux. Bien avant le doublé lambadesque, Golan avait en effet réalisé lui-même The Apple, four monumental qui singeait les opéras rock du genre Tommy ou Hair. Il y eut aussi Break Street 84, tourné à la vitesse de l’éclair après que la fille de Golan eut été impressionnée par une démonstration de smurf dans la rue. Or, ce dernier a été un gros succès ! Les deux cousins pouvaient donc parfois avoir du nez, même si l’échec de l’inévitable suite (voir l’encadré dans les pages suivantes) montre que cela n’arrivait pas tous les jours. De la même manière, se mettre à signer des chèques en blanc à de grands auteurs internationaux (Cassavetes, Godard, Zeffirelli, Barbet Schroeder, etc.) n’était peut-être pas idiot : il fallait au moins ça pour redorer un logo qui était devenu synonyme de nanar pour le public.

En fait, la chute de la Cannon semble surtout due – outre l’acquisition malencontreuse de réseaux de salles vieillissants dans plusieurs pays d’Europe – à un pas supplémentaire dans la mégalomanie, avec la production de « semi-blockbusters » tel l’impayable Superman IV (sous-titré The Quest For Peace en VO). Malgré des budgets colossaux pour une société indépendante, ces bandes n’étaient pas vraiment compétitives par rapport aux films des majors, qui avaient déjà resserré leur programme annuel sur une poignée de mastodontes destinés à inonder en bloc des milliers de salles. Au contraire, l’odyssée de Golan & Globus marque les derniers feux d’une méthode consistant à fabriquer plusieurs dizaines de titres par an, les profits des péloches d’action attribuées aux stars maison (Charles Bronson, Chuck Norris et Michael Dudikoff, auxquels se joindra sur le tard le kicker belge Jean-Claude Van Damme) épongeant les pertes de tentatives plus hasardeuses.

La chose est intéressante si l’on songe à la catégorie dite des « films du milieu » promue il y a quelques années par Pascale Ferran et d’autres cinéastes français, afin de plaider pour des oeuvres au financement ambitieux, quelque part entre Art & Essai famélique et grosses machines. Car ce que le rapport du Club des 13 (groupe formé par Ferran en 2008 pour étudier les difficultés de financement de certains films français – NDLR) oubliait de mentionner, c’est que, réciproquement, la disparition frappe aussi les productions commerciales du second rang, dont le budget moyen autorisait des excès qui seraient aujourd’hui impensables sur grand écran. La personnalité sur laquelle Electric Boogaloo revient le plus est ainsi la figure complexe du réalisateur Michael Winner, dandy anglais qui a profité du rachat par la Cannon des droits de son Un justicier dans la ville pour lui donner d’ahurissantes suites, où la loi du Talion pratiquée par Bronson permettait le défoulement des plus basses pulsions sécuritaires. C’est sans doute grâce à ce genre de B décomplexés et politiquement incorrects que la compagnie des deux Israéliens suscite maintenant un culte qui ne cesse de s’accroître.

Gilles ESPOSITO



INTERVIEW

Mark Hartley
Réalisateur

Avec Not Quite Hollywood et Machete Maidens Unleashed!, l’Australien Mark Hartley s’est taillé une jolie réputation dans l’univers du documentaire. À travers Electric Boogaloo, il signe un portrait aussi déférent que lucide de la carrière des créateurs de la défunte firme Cannon : Menahem Golan et Yoram Globus. Une entreprise qui s’est malheureusement faite sans la participation des deux cousins israéliens...

Vos documentaires traitent de thèmes assez pointus et/ou peu abordés par vos confrères. Qu’est-ce qui vous motive à choisir un sujet plutôt qu’un autre ? 

Je suis avant tout un fan de cinéma. J’essaie donc de trouver des sujets qui me permettent de parler à mes héros. Quand j’ai lu la biographie de Michael Winner, le célèbre réalisateur des années 70, celui-ci avait plein d’histoires sur les gars de la Cannon. C’était vraiment un super sujet. Et après avoir fait Not Quite Hollywood et Machete Maidens Unleashed!, deux docs profondément ancrés dans les années 60 et 70, je voulais me consacrer aux années 80. Et vous ne pouvez pas parler des années 80 sans parler de la Cannon. J’ai donc pensé que ce serait une bonne idée.

Vous avez tout de suite essayé d’entrer en contact avec Menahem Golan et Yoram Globus ?

Au début, nous nous sommes concentrés sur nos recherches, car nous pensions que ce serait une perte de temps d’essayer de les contacter avant d’être sûrs que le documentaire se ferait. Quand nous les avons approchés, le film était en cours de production et, au début, ils étaient très enthousiastes. Puis nous nous sommes rendu compte qu’ils voulaient contrôler certains aspects du projet. Ils voulaient agir en producteurs et on ne voulait pas de ça. Finalement, toute communication a été rompue et ils ont fait leur propre documentaire (The Go-Go Boys – NDLR). Je pense qu’ils avaient peur, car je leur étais inconnu, j’étais un cinéaste australien et c’était un gros risque pour eux de me confier leur « histoire »…

Je me doute que vous avez dû être plutôt mécontent d’apprendre qu’ils allaient produire dans leur coin leur propre documentaire sur la Cannon…

Ça m’a vraiment ennuyé, car j’avais fait beaucoup de recherches pour ce film consacré à leur vie. À l’origine, je pensais que le doc serait une belle histoire sur ces deux Israéliens ayant réussi à prendre d’assaut Hollywood. Une sorte de David contre Goliath. Et en parlant avec les intervenants – des gens qui ont tous collaboré avec la Cannon –, l’histoire a changé du tout au tout. Elle s’est transformée en conte moral, ce qui rend Electric Boogaloo bien plus intéressant au final.

C’est d’ailleurs l’une des qualités de votre film : donner la parole aux deux camps. Certains intervenants se montrent bienveillants vis-à-vis de la Cannon, et d’autres le sont beaucoup moins…

Oui. Personne n’est parole d’évangile, c’est donc une bonne chose de donner la parole à plusieurs personnes. Je voulais faire un documentaire qui soit à la fois honnête et respectueux, car c’est l’histoire d’une compagnie qui a fait des films que personne d’autre ne voulait faire. Et c’est pour ça que nous voulions parler au plus grand nombre de personnes possible.

À ce propos, a-t-il été difficile de réunir autant d’intervenants ? Tout le monde s’est-il prêté au jeu ?

Dans tous mes documentaires, j’ai eu de la chance, car les sujets n’avaient pas vraiment été explorés auparavant, donc les gens avaient l’occasion de partager leur expérience pour la première fois, ce qui implique forcément une part de nostalgie. Bien sûr, nous avons approché des gens qui étaient ravis de participer à ce documentaire et d’autres qui ont simplement dit « Non ».

Et vous n’avez jamais eu l’impression que ce type de « passif » pouvait en embarrasser certains ?

À l’évidence, ceux qui ont participé à ce documentaire étaient ravis de pouvoir partager leurs anecdotes. Je ne pense pas qu’ils aient forcément honte de cet aspect de leur carrière. Des films à petits budgets qui étaient ensuite vendus à l’international comme des productions hollywoodiennes, ce n’est pas embarrassant. Certes, les conditions de tournage n’étaient pas forcément idéales, mais je crois que les gens sont plutôt fiers de ce qu’ils ont accompli. Après, on n’a pas pu avoir Stallone, car il n’est pas très heureux d’avoir participé à Over the Top – le bras de fer. Mais, pour la majorité des gens, ça reste un bon souvenir et ils ont développé un vrai sens de l’humour à propos du sujet. Quant à ceux qui ont une dent envers la Cannon, ils ont pu profiter du doc pour s’exprimer. Il y a donc de nombreuses façons d’aborder l’histoire de la firme.

Et où situez-vous la limite lors du montage ?

Ce sont les gens qui situent la limite. Il a parfois fallu couper des choses pour des raisons légales.

Cela vous irrite-t-il ou vous comprenez que ça fait partie du jeu ?

Je comprends que ça fait partie du jeu. Heureusement, le montage final est encore suffisamment explicite.

Je trouve que le rythme du film est parfois trop rapide, que certains propos des intervenants sont trop brefs alors qu’on aimerait les entendre développer leur réflexion. Étiez-vous contraint de suivre ce rythme ou était-ce une volonté de votre part ?

Écoutez, on ne me laisserait pas faire un documentaire de deux heures. Je les fais aussi longs que possible et j’essaie d’y placer un maximum d’informations. Voilà pourquoi mes docs sont si rythmés. Et puis, je me dis que si les gens ratent quelque chose, ils y verront plus clair lors du second visionnage. Je pense aussi que le rythme épouse le sujet d’un point de vue thématique. J’aime quand plusieurs intervenants racontent la même histoire et c’est pour ça que je coupe souvent entre l’un qui raconte le début et l’autre qui raconte la fin. Ça améliore la narration. Mais il ne fait aucun doute que mes documentaires sont parmi les plus « soutenus » du marché. 

Comme à votre habitude, vous avez recours à des tonnes d’images d’archives. Le travail de recherche doit être grisant.

Oui. J’ai eu de la chance pour l’instant, car j’ai pu trouver du matériel et ne pas me contenter de simples bandes-annonces. Dans tout documentaire, on dépend du matériel qu’on trouve et, dans le cas d’Electric Boogaloo, on avait des heures d’entretiens, de vidéos d’archives. Et comme mes documentaires n’utilisent pas de voix off, il me fallait trouver un moyen d’être compréhensible en recourant seulement à des gens qui parlent. Ça demande beaucoup de boulot, mais, avec un peu de chance, le résultat est clair à l’écran.

Y a-t-il une production Cannon qui est particulièrement chère à vos yeux ?

Enfant, j’ai vu Lifeforce et ça a été un choc. Ça m’a chamboulé que quelqu’un puisse mettre autant d’argent dans un film avec des zombies, des vampires et de l’érotisme. Ça reste un long-métrage assez dingue à regarder et l’une de mes productions préférées de la Cannon.

Vous pensez que la Cannon pourrait exister aujourd’hui ? 

Ce qui s’en rapproche le plus, c’est Millenium Films, qui produit des longs-métrages sur le même terrain que celui des studios. Cette société est tenue par Avi Lerner, Boaz Davidson et John Thompson, qui sont tous des anciens de la Cannon et utilisent le même modèle. La différence réside dans le fait qu’ils sont parvenus à produire des films qui leur permettent de rester en vie, ce qui n’est pas le cas de la Cannon. Cette dernière avait besoin d’une production rapportant des millions pour éponger les dettes de celles qui en perdaient tout autant.

Mais les films de Millenium sont loin de posséder le même degré de folie que ceux de la Cannon, non ?

Oui et je pense que c’est dû au fait que Menahem Golan et Yoram Globus étaient issus d’une culture différente et qu’ils essayaient de deviner ce que les Américains voulaient voir. Si bien que leurs films, supposés être américains, avaient un petit quelque chose de différent. Chez Millenium, ils sont très ancrés dans la culture yankee, donc leurs films ne peuvent pas être aussi barrés. La voilà, la diff&eacut [...]

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