En couverture : Kong : Skull Island

Kong: Skull Island

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INTERVIEW
JORDAN VOGT-ROBERTS RÉALISATEUR

En juillet 2014, alors que Godzilla de Gareth Edwards triomphait en salles, Legendary Pictures dévoilait au Comic Con de San Diego un projet aussi inattendu que surréaliste : un tout nouveau remake de King Kong, dix ans après le mastodonte excessif de Peter Jackson (23 scènes d’action au compteur, tout de même). Marquant les retrouvailles entre Legendary Pictures et Warner Bros., en prévision d’un futur cross-over entre Kong et Godzilla, Kong : Skull Island marque surtout les débuts dans le blockbuster de Jordan Vogt-Roberts, auteur du feel-good movie indé The Kings of Summer. Intriguée par cette promotion éclair, la Mad Team se devait de soumettre le jeune prodige au détecteur de mensonges…


Vous souvenez-vous de votre première découverte du
King Kong original ?

Comme beaucoup de monde dans ce business, j’ai tendance à me sentir un peu déprimé face au manque d’intérêt que les spectateurs peuvent porter aux longs-métrages classiques, à plus forte raison en noir et blanc. Ce qui est « vieux » ne semble plus intéresser personne. Même au sein du monde du cinéma : beaucoup d’acteurs ne prennent pas la peine de revoir des films avec Greta Garbo. Ce manque de désir me paraît choquant. Pouvoir revenir sur ses pas et analyser ce qui est venu avant soi, c’est primordial. Kong, pour moi, est un cas très intéressant. Ce qui m’a toujours marqué chez Kong, c’est son statut d’icône, voire toute son iconographie et son imagerie. J’ai découvert l’esthétique de King Kong avant de voir le film d’origine. J’ai vu des affiches, j’ai acheté des jouets… Un jour, mon père a trouvé une figurine articulée géante du personnage dans un vide-grenier, et elle a atterri sur mon étagère. L’iconographie de Kong, mais aussi de tous les films de monstres classiques comme ceux de Ray Harryhausen, m’a marqué dès le plus jeune âge. Plus tard, mon père m’a enfin montré le film de 1933, sur une très vieille VHS. J’avais un peu plus de dix ans, mais mon cerveau était déjà conditionné à répondre favorablement à ce film depuis longtemps. C’était peut-être même plus spécial encore dans ce sens : mon cerveau avait eu le temps de s’imaginer des histoires autour de ce personnage, de son essence, de ses aventures. Comme vous le savez, l’imagination d’un enfant est quelque chose de sauvage.

L’iconographie dont vous parlez est très importante, car elle peut être facilement manipulée selon le point de vue du réalisateur sans que le personnage ne perde son sens. Peter Jackson a pu proposer quelque chose de très différent de la version Dino De Laurentiis, par exemple. Comment définiriez-vous votre approche du mythe ?

Je pense qu’il nous faudrait deux heures de conversation pour faire le tour de cette question ! Je tenais vraiment à rendre hommage aux précédents films, mais aussi réinventer un peu la légende. Par certains aspects, je suis revenu vers les fondamentaux de la version 1933, en présentant Kong comme une figure divine très solitaire. Une créature qui a passé tellement de temps seule qu’elle a fini par se plonger dans une sorte de morosité. Je voulais que Kong soit très beau, mais qu’il ait en même temps l’air très âgé. Il est possible que certains spectateurs n’adhèrent pas à cette idée ; ils en seront peut-être affectés. Mais ça rejoint mon intention de réinventer un peu le matériel et tout ce qui l’entoure. Par exemple, on ne traite plus du tout la scène des indigènes comme en 1933. J’ai essayé de proposer quelque chose qui soit fidèle à mon esthétique, à mon éducation et à mes influences, qui peuvent aussi aller du côté des animes japonais et des jeux vidéo. En cela, c’est sans doute une version plus moderne et j’espère que le public va apprécier. 



Pendant longtemps, les monstres étaient considérés comme ringards. Mais depuis
Le Seigneur des Anneaux ou Avatar, le genre est partout. Que pensez-vous de cette nouvelle vague ?

Le genre dans son ensemble s’était toujours destiné à une niche, et effectivement, il est beaucoup plus présent aujourd’hui. Quand j’étais gosse, on se moquait de moi parce que j’étais accro aux jeux de cartes de monstres, et aujourd’hui, ce genre de trucs est considéré comme cool ! Dragon Ball et Pokemon sont des phénomènes de société totalement acceptés. D’un côté, c’est formidable, mais de l’autre, il faut faire très attention. On peut très facilement perdre ce qui rend tout cela spécial. Quand j’étais gosse, on n’avait pas accès à autant de choses. On avait quelques Godzilla, quelques Ray Harryhausen, et puis on avait de gros morceaux de cinéma populaire comme Indiana Jones, Alien, Retour vers le futur. Aujourd’hui, le paysage est saturé, pas seulement par les films de monstres, mais par le cinéma fantastique en général. Voilà pourquoi il faut faire très attention à ce que l’on en fait. Les mots « nerd » et « geek » sont entrés dans le langage courant et sont utilisés à tort et à travers. Faire un film sur des créatures géantes mythiques qui s’affrontent, ça doit rester un événement, sinon ça n’aura aucun impact. Quand on a vu ça cent fois, ce n’est plus la même chose. J’ai donc pris beaucoup de précautions dans la manière dont j’ai appréhendé le genre. L’idée n’est plus seulement de montrer des bastons titanesques, mais d’essayer d’apporter un maximum d’émotions à l’ensemble. Il faut se demander comment y parvenir de façon originale.

Vous parliez de préserver l’aspect « spécial » du projet. Est-ce pour cela que vous avez situé le film dans les années 70, au-delà des références supposées à Apocalypse Now ?

Les années 70 représentent beaucoup de choses pour moi. Bien sûr, l’imagerie de la guerre du Vietnam a beaucoup pesé sur cette décision, mais aussi, beaucoup de mes films favoris ont été tournés dans les seventies. Et au-delà de ça, cette période est un miroir assez ironique de ce que nous vivons aujourd’hui. C’était l’ère de la révolution sexuelle, des révoltes politiques. On a semble-t-il appuyé sur le bouton « pause » pendant des décennies, et un autre mouvement révolutionnaire semble s’être mis en marche. Enfin, j’adore mélanger l’imagerie de King Kong avec des hélicoptères de cette époque. Des monstres face au napalm. Je voulais proposer de nouvelles images avec cette esthétique bien connue. Car j’ai des milliers d’heures d’images sur le Vietnam, des films, des documentaires, et je voulais recaser tout ce que j’en avais retenu dans le contexte d’un film de monstres. Enfin, je ne voulais pas que Kong soit confronté à une puissance de feu trop moderne. Des mitraillettes à l’ancienne me paraissaient plus adéquates. Je suis passionné par les mythes, et les seventies me paraissent être totalement à cheval entre l’avènement de la technologie et l’héritage des mythes classiques. C’est le tout début des ordinateurs, on commence à placer des satellites autour de la Terre pour observer le sol, et soudain, la part d’inconnu qui restait dans notre monde se voit menacée d’extinction. De nos jours, il n’y a plus de place du tout pour l’inconnu et les mythes, car nous sommes en mesure d’à peu près tout comprendre. Du moins, on essaie. Dans les années 70, il était encore raisonnable de partir en quête d’un dernier territoire inexploré, et de croire à des créatures mythiques sans avoir à se renseigner dessus sur son smartphone ou sur Internet. La technologie est une chose incroyable, mais elle nous prive de notre sens de l’émerveillement. 

Je voudrais parler de la taille de votre Kong. Il ressemble clairement à une montagne au sein de Skull Island. On est très loin du Kong original ou de la version de Peter Jackson. On sait bien que Legendary travaille sur un cross-over entre King Kong et Godzilla. Ce projet vous a-t-il dicté la taille du monstre ?

Tout le monde croit que c&rsq [...]

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