ELLE de Paul Verhoeven

Elle

Absent des écrans de cinéma depuis une interminable décennie, Paul Verhoeven revient déclarer la guerre au politiquement correct : à près de 78 ans, le réalisateur hollandais tente l’aventure française avec un thriller magnifiquement teigneux, confirmant qu’en termes d’acuité subversive, l’homme n’a rien perdu de sa virtuosité.
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Paul Verhoeven est vivant et mord encore. Mais ne trichons pas, nous avions quelques doutes. Déjà, sa soudaine reconsidération artistique par quelques institutions critiques « respectables » sonnait comme un mea culpa un peu triste doublé d’un rétropédalage maladroit entamé, peut-être, au mauvais moment. Soit, tout le monde peut se tromper. Puis, le sauvetage par un producteur aux faits d’armes controversés, Saïd Ben Saïd, semblait montrer la voie d’un repêchage faussement enthousiasmant, d’autant que les « maîtres » à la dérive cornaqués par le larron précité n’ont pas vraiment fait des étincelles sous son pavillon (David Cronenberg avec Maps to the Stars, Brian De Palma et son Passion, le Carnage de Roman Polanski…) et que la « mission » confiée au Hollandais avait plutôt de quoi surprendre (une adaptation d’un roman de Philippe Djian ? Euh…). Enfin, l’adoubement cannois (quand bien même Paul Verhoeven fit un tour par Cannes en 1992, avec son film le plus faible, Basic Instinct) apparaissait comme une consécration très tardive, de celle qui tombe souvent à l’aune d’une filmographie parfois agonisante (cf. Dario Argento, sacré sur la Croisette avec... Dracula 3D !). Bref, on se faisait du mauvais sang pour l’ami Paul, qui nous avait laissés sur un très grand film (Black Book, en 2006) et un tout petit truc récréatif (le direct-to-video Tricked, en 2012). Pourtant, en à peine quelques secondes de film, l’évidence nous transperce : ni le temps, ni l’expatriation n’ont jugulé la vigueur, la précision et le goût du risque d’un réalisateur dont on a peut-être oublié – ou sous-estimé – la capacité à revitaliser ses obsessions quand il change de genre ou de pays d’adoption. Elle est donc un thriller, terrain circonscrit par un pacson de codes évidemment rincés mais dont Paul Verhoeven va s’accommoder, jusqu’à fixer dans son récit plusieurs points de rupture moraux faisant de notre empathie naturelle pour la « victime » une donnée sans cesse redéfinie, voire totalement contrariée. L’histoire est celle de Michèle (Isabelle Huppert), bourgeoise rêche à la tête d’un studio de développement de jeux vidéo. Sa vie semble parfaitement verrouillée : boulot-berline-dodo, quelques coucheries avec un amant de proximité et deux/trois chèques balancés à un brave fils un peu branque qui souhaite s’installer avec sa copine sexy mais hystéro. Évidemment, ce décor de vie très cosy dissimule ses secrets pourrissants, et le viol de Michèle par un individu masqué va la propulser dans une traque maladroite, mais surtout l’amener à une refondation inattendue et profonde d’elle-même. Car là où un thriller normalisé nous aurait conduits à l’inévitable schéma du « payback time » pour le coupable et de la grande catharsis pour la victime (en somme, la trajectoire routinière d’un quelconque rape and revenge), Paul Verhoeven préfère soumettre le mystère à un traitement bien plus transgressif, sans pour autant parasiter l’idée de jeu qui s’opère entre le ou la traquée, et ainsi préserver les pulsations d’un pur récit de suspense. Ironique et joueur, le Hollandais évite la narquoiserie autosatisfaite d’un De Palma fin de race et s’empare humblement d’un dispositif post-hitchcockien auquel il injecte un virus tout à fait buñuelien : comme le personnage de Catherine Deneuve dans Belle de jour (accessoirement, l’un des films préférés de Paul Verhoeven) qui s’évade de sa bourgeoisie ankylosante en goûtant à la prostitution et au masochisme, Isabelle Huppert retrouve, après son « agression », un pouvoir qui va au-delà de celui conféré par les conventions sociales. Si elle ne vit pas ce drame manifeste comme une forme d’épiphanie absolue (à l’instar de Deneuve chez Buñuel), elle transmue néanmoins le choc en une énergie de révélation sexuelle, mais aussi en un formidable accélérateur de confiance l’aidant à aborder de front des problèmes personnels (elle s’affranchit partiellement d’un traumatisme familial qui a marqué l’histoire criminelle française !) et professionnels (elle débloque une situation créative dont dépend l’avenir de sa société en puisant dans son expérience du viol). Illégitime aux yeux de certains de ses employés – qui lui reprochent une méconnaissance quasi totale du monde vidéoludique –, soumise aux désirs d’un amant rustre qui l’objetise sans la satisfaire, prisonnière de rapports familiaux usants et grotesques, Michèle/Isabelle Huppert se libère des faux-semblants qui rongeaient sa vie d’avant son « agression » et devient, enfin, « Elle » : cette personne libre, sans étiquette, délivrée – en partie – du poids de ses erreurs, insoumise, franche et puissante (dangereuse ?). Paul Verhoeven réussit son coup : le petit thriller franco-français à peine sulfureux auquel certains sceptiques – dont nous – s’attendaient n’est rien moins qu’une invitation à un vertige moral tel que le cinéma contemporain n’ose presque plus en proposer. Un portrait de femme d’une infinie complexité et dont chaque précieuse nuance nous renvoie à la beauté amorale de certains romans porno japonais des années 70, notamment ceux de Yasuharu Hasebe (la « Rape Trilogy ») et Masaru Konuma (La Vie secrète de Mme Yoshino, Une femme à sacrifier…), deux mauvais garçons plutôt singuliers dans leur approche des personnages féminins. Le diagnostic est donc l’un des plus rassurants de l’année : Paul Verhoeven est toujours en pleine possession de ses pulsions et son escapade hexagonale n’augure en rien d’une retraite annoncée.

Fausto FASULO



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