DOUCE FRANCE

Au diapason hargneux des évolutions du pays, le 7e Art hexagonal peut s’avérer d’une belle méchanceté pour peu qu’on l’asticote suffisamment, même si l’uniformisation rampante rend l’exercice de plus en plus rare (seul exemple récent : le Furie d’Olivier Abbou). Dans la foulée de la sortie en Blu-ray chez Le Chat qui fume de La Traque, petit tour d’horizon de la rage d’origine française contrôlée.
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LA TRAQUE 
DE SERGE LEROY

Véritable Arlésienne de l’exploitation française, refilée sous le manteau de génération en génération dans des rips VHS de qualité médiocre, le troisième long-métrage de Serge Leroy ne doit pas son culte qu’à sa rareté. Un casting de notables en devenir du cinéma français y chasse la muse du cinéma de genre européen dans un exercice de style périlleux, exécuté avec brio, auquel la restauration ourdie par Le Chat qui fume entend redonner tout son lustre.

La Traque entame la période dorée de la filmographie de Serge Leroy, petite main du polar français dont la carrière aura accompagné bon gré mal gré la dégénérescence du genre. Dans la foulée de ce coup de maître, il signe un diptyque passionnant et cruel sur le fait divers observé à hauteur de mômes (Les Passagers en 1977 et Attention, les enfants regardent en 1978). Il s’en revient en 1982 avec le bancal Légitime violence, chronique de la première année de François Mitterrand au pouvoir coécrite par Jean-Patrick Manchette, où l’on croise aussibien une milice opposée à l’abolition de la peine de mort, des loufiats gays affiliés à une police parallèle (dans laquelle les fans d’actualités françaises de l’époque auront reconnu le Service d’Action Civique gaulliste), Véronique Genest ou même Plastic Bertrand pour les besoins d’une scène d’intro qui pique les yeux autant que les oreilles. Ses deux films suivants, L’Indic et Le 4e pouvoir, évoquent mollement, de façon impersonnelle, des scandales politico-financiers. L’indéfendable et indéfendu Contrainte par corps (1988) n’est qu’un women in prison vaporeux, à peine digne des téléfilms érotisants de la défunte chaîne La 5. La légère remontée de pente de son ultime long-métrage, Taxi de nuit (1993), ne changera pas grand-chose : pour artisan honnête qu’il fut,Serge Leroy restera dans l’inconscient cinéphile français comme le réalisateur d’un film météore,dont les rares diffusions sur FR3 et Canal+ ont traumatisé deux générations de cinéphiles qui ne purent jamais, jusqu’à présent, posséder l’objet pour en profiter dans des conditions de visionnage optimales. La faute à un écueil tristement récurrent de l’exploitation – la division des droits du film en trois propriétaires, qui se regardent en chiens de faïence dans l’espoir que les deux autres bougentet assument seuls les frais. Il s’en est fallu de l’intérêt de l’éditeur Le Chatqui fume pour que la situation se débloque – les marlous à la solde du félin clopeur entendent attaquer 2021 avec une flopée de titres voués à rappeler le temps où le cinéma français était tout autant terre de polars rugueux que de comédies, et la sortie de La Traque en version restaurée fait office de gros, gros coup de semonce.


LE GROUPE VIT BIEN
Helen Wells, une touriste anglaise en goguettedans les terres normandes, croise la route d’une bande de chasseurs constituée de notables locaux.La battue au sanglier n’est qu’un prétexte pour entretenir les liens entre les sept hommes, assurer les ambitions électorales de Philippe Mansart, réaffirmer si besoin était le pouvoir financier de David Sutter, surligner les dynamiques de coopération et de domination interpersonnelles, fusils à la main. Les frangins Albert et Paul Danville, les plus couillons et alcoolisés du groupe, se retrouvent seuls avec Helen, et la violent sous le regard de Chamond, un assureur introverti. La jeune femme parvient à tromper la vigilance de ses bourreaux, blesse grièvement Paul Danville, et s’enfuit avecla ferme volonté de dénoncer le groupe aux forcesde l’ordre. Les intérêts communs des chasseurs les font progressivement changer de proie. En l’état, la seule méchanceté du synopsis suffit à éveillerla curiosité, mais son incarnation réveille inévitablement l’attention. Dans le rôle de la victime résiliente, la grande Mimsy Farmer, actrice américaine quiaura traversé les cinémas d’exploitation européens des années 1970 en étoile filante, délivre ici l’unede ses meilleures performances, à égalité très serrée avec le sublime La Route de Salina de Georges Lautner. Face à elle, le film aligne aussi bien son partenaire de 4 mouches de velours gris, Jean-Pierre Marielle, que la star montante Philippe Léotard, le taulier Michael Lonsdale, l’impeccable Jean-Luc Bideau ou l’impressionnant Michel Constantin, que Leroy avait déjà fait tourner deux ans plus tôt dans Le Mataf. Des acteurs qui, en 1975, n’avaient pas encore de filmo longue comme le bras, mais possédaient déjà suffisamment de bagage pour en imposer sévère. Chacun parvient à distiller sa veulerie au compte-goutte, en rythme harmonieux, pour que l’étau se resserre de façon inexorable. Le récit fonctionne tout autant comme miroir d’une société française repliée sur ses agencements archaïques, uniquement préoccupée par l’extérieur quand ses platebandes sont menacées, que comme reflet difforme des aspirations du 7e Art national d’alors, aux velléités contestataires régulièrement tuéesdans l’oeuf par une censure étatique qui ne disait pas son nom. Et pour qui conchie la surinterprétation, La Traque se montre encore plus efficace au premier degré, dans sa mécanique narrative implacable,sa cruauté fataliste, son hypocrisie bon teint terrifiante. 



PARTIE DE CAMPAGNE
L’alignement de planètes ne se produit pas que devant la caméra. Interrogé sur la question dans les bonus de l’édition du Chat qui fume, Jean-Luc Bideau évoque l’apport indispensable de l’assistant à la mise en scène Jean-Pierre Vergne (réalisateur du polar parodique semi-culte Le Téléphone sonne toujours deux fois) dans la direction d’acteurs. André G. Brunelin, à l’orée de sa carrière, signe ici sans conteste son meilleur script. Enfin, le choix de filmer caméra à l’épaule pendant l’essentiel des prises de vues joue pour beaucoup dans la tension permanente du film, son acuité à saisir l’instabilité émotionnelle de ses personnages les plus fragiles (Helen Wells et sa résistance acharnée au sort qui la menace, évidemment, mais aussi Philippe Mansart, dont l’intégrité s’effrite au fur et à mesure). Tout concourt à élever le projet dans la stratosphère qualitative, et à réaffirmer le principe selon lequel tout réalisateur possède un chef-d’oeuvre en lui, pour peu que le zeitgeist soit favorable. Le choc de la redécouverte du film dans son nouveau master 4K est à la hauteur de ceux que furent les restaurations du Maniac de William Lustig ou du Schizophrenia de Gerald Kargl. La Traque va enfin pouvoir les rejoindre dans la glorieuse catégorie des classiques rageurs maudits. 





QUE LA BÊTE MEURE
DE CLAUDE CHABROL, 1969
Un bambin se fait renverser par une voiture, le chauffard exhorte sa passagère à faire comme si de rien n’était. Difficile de faire entrée en matière plus raide, au point que la première moitié du film peine à se remettre du choc. Le père du gosse infiltre la famille du meurtrier, ressasse sa vengeance dans le vide, comme tétanisé par le passage à l’acte. Aperçue de façon fugitive dans l’introduction, la bête fait son apparition lors d’une scène de dîner frôlant l’overdose de malaise. La faute à l&r [...]

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