Dossier : Le making of des making of

À l’heure du numérique et du haut débit, le support physique ne sert plus à rien : cette couleuvre, les géants de la VOD tentent de nous la faire avaler depuis quelques années déjà, mais aussi confortable que puisse être un visionnage en streaming, l’expérience reste désincarnée et dénuée d’éclairage cinéphile. De fait, les making of restent généralement l’apanage des DVD, Blu-ray et UHD 4K. Nous avons décidé d’enquêter sur les enjeux de ces « behind the scenes ».
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Pur outil de promotion, le making of se démocratise lentement dans les années 1960. L’idée est souvent de capturer l’ambiance du plateau, selon une structure encore assez peu narrative. « On a eu droit à quelques featurettes invraisemblables » s’amuse Charles de Lauzirika, documentariste attitré de Ridley Scott. « Prenez celle des 12 salopards ! C’est incroyable : les caméramans montent à bord d’une voiture avec Lee Marvin, ils vont dans un bar pour se saouler la gueule… Ce type de document ne vous apprenait rien, mais on était exposé au quotidien des acteurs. » Le making of tel qu’on le connaît aujourd’hui est intimement lié au Nouvel Hollywood. Dès 1975, sans doute pour se protéger du désintérêt affiché par la 20th Century Fox, George Lucas entreprend de documenter la conception de La Guerre des étoiles. Trois ans plus tard, le même Lucas engage le Français Michel Parbot, ex-reporter de guerre, pour réaliser le making of de L’Empire contre-attaque (qui restera invisible pendant près de 40 ans, avant d’apparaître sur YouTube en octobre dernier). En 1982, l’excellent Burden of Dreams de Les Blank se révèle presque meilleur que le film qu’il accompagne (Fitzcarraldo de Werner Herzog), en raison de scènes de tension ahurissantes entre le réalisateur allemand et sa star Klaus Kinski. Mais c’est en 1983 que le format captive pour la première fois un très large public, avec la diffusion de The Making of Michael Jackson’s Thriller de Jerry Kramer. Après huit années d’expérimentations passionnantes, le genre atteint sa pleine maturité avec Aux coeurs des ténèbres – l’apocalypse d’un metteur en scène de Fax Bahr, George Hickenlooper et Eleanor Coppola, récit du tournage extraordinaire d’Apocalypse Now. « Aux coeurs des ténèbres, c’est le Citizen Kane des making of », affirme Charles de Lauzirika. « Il m’a ouvert les yeux et m’a montré comment raconter de façon honnête tous les problèmes liés à la création cinématographique. Le récit de Aux coeurs des ténèbres est terrifiant, mais la fin est inspirante. C’est vraiment le triomphe du cinéaste. Quand on traverse l’enfer en réalisant un film et qu’on finit par accoucher d’un chef-d’oeuvre, la célébration est totale. C’est la meilleure histoire possible, et Aux coeurs des ténèbres m’a appris ça. Durant les dernières minutes, Coppola explique que le prochain prodige sera une petite fille qui trimballera sa caméra numérique dans l’Ioha, ou quelque chose comme ça. Coppola a connu tant de galères, il a dépensé son propre argent, Martin Sheen a eu une crise cardiaque, le tournage et le montage ont duré des années, mais l’auteur ne pense qu’à une chose : le futur du cinéma. Aux coeurs des ténèbres est le grand-père de tous les grands documentaires qui ont suivi. C’était honnête, journalistique, personnel grâce à la narration d’Eleanor Coppola, et c’était finalement plein d’espoir. »



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Charles de Lauzirika bien placé pour décrypter le genre, puisqu’il est aujourd’hui l’un de ses cinéastes les plus respectés. Sa longue filmographie compte deux morceaux de bravoure : Blade Runner bien sûr, mais aussi et surtout le coffret Alien Quadrilogy et sa douzaine d’heures de making of sans la moindre langue de bois. Selon l’intéressé, il n’existe toutefois aucune formule magique. « La question que l’on doit se poser quand on a terminé de réaliser un documentaire est la suivante : est-ce qu’on a fait de son mieux pour raconter l’histoire de ce film en particulier ? Tous les films n’exigent pas un documentaire de neuf heures. Certains sont faits sans douleur, sont faciles et fun à tourner, ne dépassent pas leur budget… Là, des featurettes promo de sept minutes suffisent, avec tous ces gens qui disent : « Oh, c’est excitant, le réalisateur sait ce qu’il fait ! ». Une histoire sans conflit et sans drame n’est pas très intéressante. Mais quand on a du drame, et qu’en plus le film est un accomplissement artistique, une forme plus longue se justifie. Il faut se demander quels étaient les défis, et comment ils ont été dépassés. Ironiquement, je ne sais jamais à l’avance combien de temps va durer un making of. D’un point de vue créatif, je n’y pense pas. Avec mon monteur, on essaie de créer un premier rough cut, puis on le polit et on obtient la durée finale. Les studios sont très nerveux par rapport à ça, car ils doivent prévoir la place sur le disque, la compression, les sous-titres… On est en plein milieu du montage, et ils insistent pour connaître la durée. « Je ne sais pas, entre une et trois heures ! » À un moment, il faut donner une estimation. Je redoute ces conversations, car le documentaire doit trouver son rythme et son identité. L’histoire vous dicte tout le reste. » Lorsque sort le premier coffret Alien en décembre 2003, les fans sont persuadés que l’histoire a été couverte. Pourtant, le Blu-ray de 2010 inclut une version longue du making of d’Alien3, encore plus subversive. « Quand on a produit le premier DVD d’Alien3 » se souvient de Lauzirika, « le film n’avait que huit ans. Et quand l’idée du coffret Quadrilogy s’est présentée, j’ai vraiment insisté auprès du studio sur le fait que le tournage avait été cauchemardesque. Fincher n’était pas content, ni le producteur, et encore moins la Fox. L’histoire était donc passionnante pour les fans. J’ai proposé de poser toutes les questions qui fâchent durant les interviews, puis de monter le meilleur rough cut possible et de leur soumettre. Certaines anecdotes très violentes enregistrées lors de ces entretiens n’étaient d’ailleurs pas intéressantes, car elles ne faisaient que remuer la boue. Je voulais que le documentaire montre comment des gens très différents, qui ne s’entendaient pas forcément, ont réussi à boucler leur film, et comment ces tensions ont affecté le produit fini. Si quelqu’un traite un type de connard, ce n’est pas une histoire en soi. Il m’a effectivement fallu deux versions pour être pleinement satisfait du making of d’Alien3. Aujourd’hui, la seule façon d’améliorer le documentaire serait d’inclure une interview de David Fincher, mais encore faudrait-il qu’il change d’avis et accepte notre invitation. Je crois qu’il n’a pas vu le making of complet, pour être honnête. Maintenant, je n’ai pas vraiment cherché à être plus corrosif d’une édition à l’autre. La permissivité du studio a été progressive. Au départ, on avait supprimé des commentaires qui ne rentraient pas dans le rang, mais les fans ont adoré les éléments subversifs qu’on avait inclus. Ils en ont demandé plus. Le studio a donc répondu à cette demande et nous a permis d’aller plus loin. On n’a jamais essayé de saboter nos propres documentaires en se disant qu’on allait proposer la version définitive des années plus tard. À chaque fois, j’essaie de faire de mon mieux par rapport aux enjeux du moment. Je dois gérer les notes, les ramifications légales… Il y a vraiment beaucoup de facteurs. »



DANS LES TRANCHÉES
Héritée de Aux coeurs des ténèbres, la liberté de ton des making of d’Alien [...]

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Commentaire(s) (1)
n0vAk
le 20/02/2019 à 15:21

Superbe article sur la fabrication des making of ! Bravo M. Poncet ?

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