DOSSIER LE CINÉMA ANTHROPOPHAGIQUE

Ce mois-ci, Grave remet l’anthropophagie sur le devant de la scène, sous la forme inattendue d’un premier long-métrage français. Cela nous a donné l’idée de dresser un panorama délibérément subjectif, du chef-d’oeuvre reconnu à la série Z la plus obscure, des films de cannibales « pas comme les autres ».
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Que serait un cinéma anthropophagique ? On pense d’abord au genre typiquement italien du film de jungle gore, dont la doublette Le Dernier monde cannibale/Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato a fixé les règles. Viennent aussi à l’esprit les familles d’ogres dégénérés (voir Massacre à la tronçonneuse et La Colline a des yeux) et, à l’inverse, les aristocrates du meurtre en série, tels Hannibal Lecter ou le Patrick Bateman d’American Psycho. Mais ceux-là sont devenus tellement emblématiques que, d’un certain point de vue, ils ne se distinguent plus guère des zombies, vampires et autres créatures surnaturelles. N’oublions pas non plus ces bandes post-apocalyptiques situées sur une Terre devenue stérile, où les héros rencontrent des survivants qui se nourrissent en élevant un bétail humain, comme dans La Route et Hell. Il y a enfin ces tueurs psychopathes se débarrassant des cadavres en les faisant passer pour de la viande animale – voir le beau film espagnol d’Eloy de la Iglesia Cannibal Man – la semaine d’un assassin ou les multiples avatars du mythe de Sweeney Todd, telle la récente version musicale de Tim Burton –, ce qui constitue une sorte d’anthropophagie par procuration.
Cependant, il existe aussi une catégorie d’oeuvres, peut-être plus secrète, où les personnages principaux ne sont pas les victimes potentielles, mais les mangeurs d’hommes eux-mêmes. Ou, du moins, des gens ayant un rapport direct et extrêmement intime avec le cannibalisme.



FESTIVAL DE CARNES
Fait significatif, le tabou est enfreint pour la première fois au moment même où commence ce qu’on appelle le cinéma moderne, dans les années 1959-60, et qui plus est, avec une oeuvre prestigieuse distribuée par le grand studio Columbia. Il s’agit de Soudain l’été dernier (Suddenly, Last Summer) de Joseph L. Mankiewicz, adapté d’une célèbre pièce de Tennessee Williams. Un neurochirurgien est amené à s’intéresser au cas d’une jeune femme devenue hystérique après avoir été témoin de la mort de son cousin, dont elle n’a aucun souvenir. Au fil d’une psychanalyse express, on assiste ainsi à la réunion des pièces du puzzle. Poète à ses heures, le défunt passait le plus clair de son temps dans une serre où a été reconstituée une luxuriante forêt pluviale, décrite par sa mère comme « l’aube de la Création ». De plus, il avait été très impressionné par le massacre de bébés tortues à peine éclos par des oiseaux carnivores, où il avait cru voir « le visage de Dieu », et il avait rejoué cet épisode traumatique avec les jeunes miséreux dont il aimait s’entourer lors de ses voyages, pour satisfaire son homosexualité refoulée. En surimpression contre le visage de Liz Taylor, le flash-back montre donc l’impensable : dans une ville méditerranéenne du nom de Cabeza de Lobo (« Tête de loup »), le cousin provoque une horde de va-nu-pieds (armés d’instruments de musique rudimentaires fabriqués avec des déchets) et plus ou moins inconsciemment, finit par s’offrir en sacrifice aux sauvageons, qui le dévorent sur les ruines d’un temple païen.
L’idée fera son chemin dans le cinéma révolutionnaire de l’époque, comme avec Porcherie (Porcile, 1969) de Pier Paolo Pasolini. Le titre est à prendre au pied de la lettre : héritier d’une famille de grands industriels allemands, un jeune homme désoeuvré refuse un mariage qui pourrait sceller la fusion de deux entreprises, préférant avoir des rapports sexuels avec des cochons. Il finira mangé par les animaux, tout comme son double mythologique, porteur d’une révolte au moins aussi radicale. Du début à la fin du film, l’histoire résumée ci-dessus est en effet montée en parallèle avec l’errance d’un homme dans un paysage volcanique. Après avoir tué un soldat, il ingère sa dépouille et se trouve bientôt à la tête d’une troupe d’insurgés convertis à leur tour au cannibalisme. Même si l’action est à peu près située (les pentes de l’Etna pendant la Renaissance), on a donc la sensation d’un monde quasi préhistorique, datant d’avant le langage. Car à l’inverse d’une partie contemporaine très bavarde, ces séquences sont intégralement muettes, mis à part la bouleversante confession finale de Pierre Clémenti : « J’ai tué mon père, mangé de la chair humaine, je tremble de joie. ». Comme quoi, il y a déjà presque tout dans Porcherie : le silence absolu qui accompagnera souvent les scènes anthropophagiques à l’écran (on ne parle pas la bouche pleine, apparemment), l’idée de régression vers un stade primitif voire animal, et enfin la possibilité d’une contamination.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Pasolini a repris deux acteurs, Anne Wiazemsky et Jean-Pierre Léaud, familiers de Jean-Luc Godard. Celui-ci avait signé peu avant le démentiel Week End (1967), destruction en règle de la civilisation automobile. Le prétexte est la course à l’héritage menée par un couple de bourgeois infidèles (ironiquement incarnés par Mireille Darc et Jean Yanne, les stars du vaudeville policier de l’époque) qui comptent bien s’éliminer mutuellement. Mais leur voyage dans le midi, destiné à trafiquer le testament d’une douairière, est tellement rempli d’embouteillages, de coups de klaxon, de carambolages et de bagarres entre conducteurs, qu’on est vite précipité dans un univers apocalyptique où les bords de route sont jalonnés de bagnoles en feu et de personnages azimutés. Le film, sans doute le plus sexuel, le plus méchant et le plus drôle de JLG, se conclut ainsi dans un chaos général d’où émerge un groupe de maquisards (le Front de Libération de la Seine-et-Oise !) qui se nourrit en faisant rôtir les derniers automobilistes. La régression à l’état sauvage se poursuivra avec l’incroyable Themroc de Claude Faraldo (1973), un long-métrage qui n’est ni muet ni parlant, mais avec des dialogues en forme de borborygmes inintelligibles. Dans cette énorme farce anarchiste, Michel Piccoli incarne un ouvrier jetant aux orties son boulot dans une entreprise au fonctionnement kafkaïen. Rentré dans son appartement, il en condamne les portes et en démolit la façade pour en faire une sorte de caverne préhistorique où, bientôt, règneront joyeusement le cannibalisme, l’inceste et la polygamie.
Bref, c’est bizarrement (?) au sein du cinéma dit « d’auteur » que l’anthropophagie a d’abord eu droit de cité. Et ce n’est pas fini : par exemple, la compétition officielle du dernier Festival de Cannes accueillait l’excellent The Neon Demon de Nicolas Winding Refn, qui se conclut par une transgression aux résonances clairement archaïques. Car dans les cas réels de tribus cannibales, l’acte n’est pas commis pour le plaisir ou pour les besoins de la nutrition, mais pour absorber ou exorciser les caractéristiques de celui qui est mangé. De la même manière, des manne [...]

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