COLOSSAL de Nacho Vigalondo

Colossal

Comment rendre plus intéressants des personnages de comédie romantique ? Réponse : faire rimer leurs états d’âme avec des créatures hautes de 50 étages qui écrabouillent des gratte-ciels de l’autre côté de l’océan. Et seul l’auteur de Timecrimes pouvait relever un défi aussi fou.

Dans un parc de Séoul, une fillette et sa mère voient soudain un monstre géant surgir entre deux immeubles. Vingt-cinq ans plus tard, une jeune New-Yorkaise (Anne Hathaway) est plaquée par son compagnon, ce dernier n’en pouvant plus de la voir s’étourdir dans des sorties nocturnes au lieu de penser à sa reconversion. Ex-bloggeuse à succès, elle est en effet devenue chômeuse à plein temps. Du coup, fauchée comme les blés, elle retourne s’installer dans la maison familiale déserte, située dans un bled paumé de l’Amérique profonde où elle tombe vite sur un ancien camarade d’enfance (Jason Sudeikis) qui lui offre un emploi de serveuse dans son bar pour pedzouilles. Euh… c’est toujours le même film, là ?
En gardant la première séquence en tête, on se perd effectivement en conjectures. La population, ayant pris l’habitude, continue-t-elle de vivre normalement entre deux attaques de créatures géantes ? Ou alors, ces dernières ont-elles été définitivement renvoyées dans leur planète ou leur dimension 25 ans plus tôt ? Rien de tout cela, en fait, puisque les chaînes info annoncent bientôt l’apparition d’un monstre colossal à Séoul, un événement présenté comme une chose jamais vue. Qui plus est, les destructions d’immeubles en Corée, qui adviennent maintenant jour après jour, semblent mystérieusement liées aux péripéties minuscules de l’histoire américaine… Voilà qui n’étonnera qu’à moitié, cependant, les connaisseurs de l’oeuvre de Nacho Vigalondo. Le cinéaste espagnol s’est en effet spécialisé dans des récits virtuoses mettant en jeu plusieurs niveaux de réalité, qu’ils soient temporels (Timecrimes) ou spatiaux (Extraterrestre et son marivaudage en huis clos sur fond d’invasion alien), avec à chaque fois des répétitions de gestes et des déplacements d’objets qui créent d’énormes répercussions d’une ligne narrative à l’autre. Sa première tentative en anglais, Open Windows avec la belle Sasha Grey, avait néanmoins fait un peu pschitt, le concurrent Unfriended étant bien plus réussi dans le genre « plan-séquence sur un écran d’ordinateur dont les différentes fenêtres remplacent l’habituelle succession des scènes ». Mais avec ce Colossal, Vigalondo nous rappelle à point nommé qu’il est toujours un des cinéastes les plus originaux du moment.



DARK ROMANCE
On pourra bien sûr trouver d’autres exemples d’histoires racontées à la fois sur un plan réaliste et concret et sur un autre qui est au contraire métaphorique et spectaculaire – mes hommages, mesdemoiselles les héroïnes de Sucker Punch. Pour autant, l’amigo Nacho aboutit ici à un résultat assez unique. D’abord, il pousse au maximum la disproportion entre le caractère… colossal de la partie « film de monstres géants » et la nature intimiste de l’intrigue principale. Et surtout, il s’en sert pour repeindre ledit intimisme dans des couleurs très sombres, bien aidé en cela par des acteurs qui ont pris le risque d’écorner leur image de stars de la comédie dramatique/romantique. Déjà, la réapparition momentanée du petit ami new-yorkais montrera qu’il est en fait un assez sale type, au fond bien content du comportement désordonné du personnage incarné par Anne Hathaway, qui lui permet d’exercer une certaine emprise sur elle. Mais le plus frappant est que le scénario prend complètement à rebrousse-poil une éternelle tradition du cinéma américain, aimant voir des protagonistes quitter un univers urbain jugé corrompu et superficiel pour retrouver les valeurs du monde rural et, partant, de premières amours plus « vraies ». De la même manière, on pense que Hathaway et Sudeikis vont prendre conscience du fait qu’ils n’ont jamais cessé de s’aimer, et par-là résoudre leurs problèmes respectifs. Or, sans trop en dire, c’est l’inverse qui se produit : alors que le récit ne jette aucun voile pudique sur les dizaines de morts indirectement causées à Séoul par l’intrigue sentimentale se déroulant aux États-Unis, celle-ci prend un tour de plus en plus amer, voire haineux. Les conventions de la romance hollywoodienne sont donc démolies avec obstination, aussi [...]

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