Cinéphages n°330

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JOHN WICK PARABELLUM 
2019. USA. Réalisation Chad Stahelski. Interprétation Keanu Reeves, Halle Berry, Mark Dacascos… Sorti le 22 mai 2019 (Metropolitan FilmExport).
John Wick est décidément une saga étrange. Suivant un veuf mélancolique depuis le lit de mort de son épouse jusqu’au lieu d’exécution de son chien (sic) par une bande de voyous, le prologue du film original aurait dû nourrir un vigilante movie à la Charles Bronson. Mais à mi-parcours, le récit basculait dans une fantaisie débridée, reflet d’une société secrète possédant ses propres sanctuaires, sa propre monnaie et son propre code d’honneur. Intégrés en partie à la demande de Keanu Reeves, ces délires mythologiques font mouche auprès du public et transforment la sortie technique de John Wick en triomphe-surprise. John Wick 2 consolidera cet univers féodal tout en rehaussant l’exigence des scènes de combat, empruntant autant à John Woo et Yuen Woo-Ping qu’à Gareth Evans. Conséquence directe du précédent opus, pour reprendre un terme récurrent des dialogues, John Wick Parabellum propose une expérience très comparable, quoique légèrement plus portée sur le commentaire méta. Les retrouvailles entre Keanu Reeves et Laurence Fishburne inspirent au réalisateur Chad Stahelski (cascadeur régulier des Wachowski) quelques citations appuyées de Matrix, tandis que de nombreux personnages ironisent sur l’ampleur légèrement disproportionnée de la croisade vengeresse de Wick.
Si le script accumule les retournements de situation feuilletonnesques avec un sens de la narration souvent chaotique, Parabellum reste fascinant dans la manière dont il questionne les motivations de son héros. D’une solitude insondable, le personnage devrait logiquement se résigner à la mort mais continue d’avancer machinalement, afin de perpétuer le souvenir de sa défunte épouse. Keanu Reeves embrasse totalement cette poésie naïve et livre une performance absolument hallucinante : constamment en déséquilibre dans les séquences d’action et visiblement épuisé de la première à la dernière image, Wick apparaît comme le plus humain des Terminator, croisement improbable entre un chiot (on y revient) et l’Arnold de Commando. Stahelski et son équipe tirent pleinement parti de cette prestation funambulesque en servant à la star un bouillon d’action enivrant et pétri d’influences. Si la reprise d’un morceau de bravoure de The Villainess de Jung Byung-gil peut soulever le débat (les auteurs ont toutefois cité le film en promo), Yayan Ruhian (The Raid), Cecep Arif Rahman (The Raid 2), Mark Dacascos et le trio composé par Halle Berry et ses chiens d’attaque sont phénoménaux. Fantasme de cascadeur ultime, comme en attestent la progression et le niveau de détail souvent outranciers des combats, John Wick Parabellum distille suffisamment de prouesses physiques inouïes pour que l’on excuse la relative vacuité thématique de l’ensemble…

A.P.




LE DAIM 
2019. France. Réalisation Quentin Dupieux. Interprétation Jean Dujardin, Adèle Haenel, Marie Bunel… Sortie le 19 juin 2019 (Diaphana Distribution).
Quentin Dupieux nous surprendra toujours. À chaque nouveau film, on se dit qu’il n’a plus rien à apporter à son système d’humour pince-sans-rire, puis il finit par nous prendre à revers par là où on ne l’attendait pas. C’est particulièrement le cas avec Le Daim, qui procède moins par addition de péripéties insensées que par soustraction : l’auteur n’introduit des sujets que pour les saborder aussitôt, au profit d’un hasard tout-puissant qui redonne son sens fort à la formule galvaudée « comique de l’absurde ».
Inexplicablement, le personnage incarné par Jean Dujardin claque une fortune pour acheter un blouson en daim. On se dit que l’histoire va être celle de la relation trouble entre l’homme et son vêtement, qu’il a l’air de croire doué d’intelligence et de parole. Mais en fait, la symbiose est tellement complète que le thème tourne court. Le bout de tissu et son propriétaire se découvrent d’emblée un but commun, à savoir… faire en sorte qu’aucun autre blouson ne subsiste sur la planète ! Idem pour l’autre fil narratif du film : sans le sou parce son ex-femme a bloqué son compte en banque, Dujardin erre dans une région de moyenne-montagne, et pour donner le change, raconte aux locaux qu’il est un cinéaste en repérages, s’attirant ainsi l’intérêt d’une serveuse de bar qui voue une passion naïve à l’art du montage (Adèle Haenel, irrésistible en mode comique ahuri). Sauf que le suspense attendu (l’imposteur sera-t-il démasqué ?) s’effiloche tranquillement, pour laisser place à une mise en abîme du cinéma comme on en a rarement vu.
À bien des égards, Le Daim est une variation sur Le Voyeur de Michael Powell, où un maniaque saisissait les expressions d’agonie de ses victimes en gros plan grâce à une mini-caméra dont le trépied cachait une longue lame acérée. Mais en même temps, il se distingue radicalement des oeuvres qui parlent de l’acte de filmer en présentant celui-ci comme une nécessité vitale et obsessionnelle. Ici, c’est pratiquement le contraire : le cinéma, qui se confond avec la perpétration de meurtres aussi sanglants qu’hilarants, apparaît comme un événement de hasard, une sorte de réflexe involontaire. Voilà une drôle de confession, puisque Dupieux, comme son personnage, a tourné pas mal de ses longs-métrages presque tout seul, juste armé d’une petite caméra. Il nous livre ainsi une sorte d’autoportrait, en réalisateur jetant aux orties les alibis intellectuels pour atteindre quelque chose de rageusement « bête et méchant », selon l’expression consacrée. Son meilleur film depuis Rubber ?

G.E.




ALADDIN 
2019. USA. Réalisation Guy Ritchie. Interprétation Will Smith, Mena Massoud, Naomi Scott… Sorti le 22 mai 2019 (The Walt Disney Company France).
Pour son adaptation des aventures de Tintin, Steven Spielberg avait choisi la performance capture pour contrebalancer le design très stylisé d’Hergé. En d’autres termes, une transposition animée de cet univers décalé avait une chance d’immerger le spectateur dans un semblant de réalisme, là où une adaptation en live action aurait donné l’impression de regarder une pièce de théâtre filmée. S’appuyant sur le formidable film d’animation de 1992 comme s’il s’agissait d’un simple story-board, cet Aladdin de chair et d’os est la démonstration de tout ce que Spielberg expliquait il y a près de dix ans : alors que les personnages du cartoon débordaient de justesse et d’humanité, ceux du film ressemblent à des cosplayers égarés dans un parc d’attractions en toc, cadrés platement par un Guy Ritchie dont la personnalité rock’n’roll semble définitivement appartenir au passé.

A.P.




LE BOUT DU MONDE
Rim of the World. 2019. USA. Réalisation McG. Interprétation Jack Gore, Miya Cech, Benjamin Flores Jr.… Disponible en SVOD (Netflix).
Après le vaguement sympa The Babysitter, McG rempile chez Netflix avec une amblinerie postmoderne où des gosses tentent de contrecarrer une invasion extraterrestre. Il faudra accepter de se fader des dialogues méta, des stéréotypes relous, du placement de produit outrancier et des SFX à peine dignes d’une prod’ The Asylum pour voir poindre derrière la chose une touchante galerie de portraits de gamins inadaptés ou engoncés dans une pantomime sociale destinée à masquer leurs angoisses. Le réal’ de Terminator renaissance, lui, se fait plaisir avec ses plans-séquences assez vains mais plutôt bien fichus, très symptomatiques de son cinéma aussi clinquant que creux.

L.D.




TOLKIEN 
USA. 2019. Réalisation Dome Karukoski. Interprétation Nicholas Hoult, Lily Collins, Derek Jacobi… Sorti le 19 juin (20th Century Fox France).
Posons les choses d’emblée : non, Tolkien n’est pas uniquement destiné aux fans du Seigneur des Anneaux. D’ailleurs, il pourrait tout aussi bien raconter la jeunesse de n’importe quel écrivain. Ce qui intéresse le réalisateur scandinave Dome Karukoski, ce ne sont pas tant les sources d’inspiration de l’auteur que l’art du langage, la puissance de la poésie et ce qui forge un homme dans son chemin pour devenir adulte. S’il évoque forcément quelques événements ou figures qui ont permis à l’imaginaire de Tolkien de se nourrir de la réalité, le film ne s’y attarde jamais, préférant montrer l’effet qu’ils ont produit non pas sur son travail, mais sur sa personnalité. C’est là où se situe sa plus grande qualité : explorer l’intime sans jamais se départir d’une grande ampleur romanesque plutôt que de tenter d’expliquer la genèse d’un univers en multipliant les correspondances avec la vie réelle. Ainsi, quand la fantasy surgit au détour d’un champ de bataille, elle n’est pas issue du fantasme d’un rêveur, mais de la terreur d’un soldat face aux flammes qui semblent avoir fait du monde civilisé une fournaise infernale. Ces images de guerre où les tranchées débordent de cadavres calcinés comptent parmi les tableaux les plus mémorables du film, mais ne constituent pas pour autant l’axe autour duquel il s’articule. Le coeur du récit réside dans les liens d’amitié que Tolkien (Nicholas Hoult, formidable) noue avec ses camarades étudiants et dont l’évocation n’est pas sans rappeler Le Cercle des poètes disparus ou Soldier of Orange. C’est là que se dessine une véritable communauté (le terme n’est bien sûr pas innocent), celle de jeunes hommes idéalistes, des frères d’âme et de sang dont l’innocence turbulente ira s’abîmer dans un océan de violence. Mais pas au point, chez l’auteur du Hobbit, de détruire sa capacité à aimer et à s’évader par la magie du verbe, ce verbe qui séduira sa future épouse et lui permettra plus tard de mettre des étoiles dans les yeux non seulement de ses enfants, mais aussi de millions de lecteurs. Tolkien est aussi une magnifique histoire d’amour que le réalisateur filme avec un lyrisme parfois renversant, témoin ce sublime travelling arrière sur un premier baiser dans les coulisses d’un opéra qui joue L’Or du Rhin : pour un peu, on se croirait chez James Gray. Du cinéma à l’ancienne où la passion l’emporte sur l’académisme, ce n’est pas si courant.

C.D. 




MUNAFIK 2
2019. Malaisie. Réalisation Syamsul Yusof. Interprétation Syamsul Yusof, Nasir Bilal Khan, Maya Karin… Disponible en SVOD (Netflix).
Entre les cartons des deux Munafik et de la trilogie KL Gangster, le réalisateur/scénariste/acteur/monteur/producteur Syamsul Yusof domine sans partage le box-office malaisien. Le résultat d’un travail acharné, démiurgique, accompli avec autant de ferveur un chouïa flippante que le personnage qu’il interprète ici. Car les deux Munafik, et celui-ci encore plus que le précédent, exaltent tout autant les visions cauchemardesques inhérentes au genre que le respect du verbe coranique contre son dévoiement par des démons et leurs affidés contemporains. Aussi absurde conceptuellement qu’un thriller catholique, le film d’horreur musulman semble néanmoins parti pour durer.

F.C.< [...]

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