Carrière John McNaughton

Cinéaste brillant connu pour HENRY, PORTRAIT D’UN SERIAL KILLER, MAD DOG AND GLORY ou encore SEXCRIMES, John McNaughton présentait cette année au festival de Neuchâtel son dernier film, le poignant et désarçonnant THE HARVEST avec Michael Shannon et Samantha Morton. L’occasion rêvée de soumettre l’artiste à l’exercice de l’interview carrière…
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Comment êtes-vous arrivé sur The Harvest ?

Mon agent m’a fait parvenir le script.


C’est très différent de ce que vous avez fait par le passé, et d’un autre côté, on reconnaît parfaitement votre style.

En même temps, tout ce que je fais est différent de ce que j’ai pu faire auparavant. Tenez, une autre question qui revient souvent sur le tapis : « Vous n’avez pas fait de film depuis dix ou onze ans, comment cela se fait-il ? ». Eh bien, j’ai beaucoup travaillé pour la télévision, et puis j’ai eu un burnout.


Pourquoi ?

C’était devenu vraiment difficile. J’ai travaillé sans m’arrêter pendant tant d’années, passer d’un projet à un autre projet, puis à un autre encore… Je me suis épuisé. Je n’avais plus vraiment besoin de travailler, j’adorais lire, j’adorais voyager et j’adorais écrire. Voilà donc ce que j’ai fait pendant quelque temps, mais il arrive un moment où l’on sent le besoin de se remettre au boulot. Le travail des agents est de vous envoyer des scripts. Le mien m’a envoyé celui de The Harvest, et à la première lecture, j’étais sur la défensive. La manière dont c’était écrit à l’origine, on sentait que le scénariste était encore très jeune, et débutait sa carrière. C’était vraiment un film d’horreur classique, avec des scènes de tension prévisibles. C’était standard. Je me suis dit que j’aimerais sans doute voir ce film, mais pas le faire. J’ai dit que si l’auteur était intéressé à l’idée de travailler avec moi sur le script, je serais en mesure d’accepter. Les producteurs l’ont vite envoyé me voir à Chicago et nous nous sommes mis au travail. Il est resté trois jours, et nos réunions ont été intenses. J’avais constellé le scénario d’annotations, et je les ai imposées au marteau-piqueur. Il était jeune, donc je pouvais gagner la partie ! (rires) Par la suite, nous avons travaillé à distance, grâce aux miracles d’Internet et de logiciels comme Final Draft. Le script comportait plein de choses qui m’intéressaient, mais elles dormaient en filigrane de l’intrigue. Je n’étais pas passionné par les éléments horrifiques, pour moi, c’était juste un contexte. Le film parlait surtout des relations humaines au sein de la famille, et des dilemmes basiques de l’enfance. Des peurs de l’enfance, qui sont communes à tout le monde. Et surtout, le scénario avait l’ossature d’un conte de fées. C’est vraiment un mélange de Hansel et Gretel et Qui a peur de Virginia Woolf ?. Gretel sauve Hansel des griffes de la mère diabolique, il y a des grands-parents aimants, un époux faible, c’est vraiment classique ! Je ne pense pas qu’on s’en rende compte immédiatement, mais quand on le fait, ça apporte vraiment quelque chose.

 

Difficile de parler en détail de l’évolution de la narration, de peur de verser dans le spoiler, mais la structure est très singulière. On croit avoir affaire à un genre, et le film passe soudain à un tout autre genre.

 C’est ce que je préfère au cinéma. Et le changement se fait à peu près au milieu du film. Vous connaissez sûrement Syd Field, ce type qui écrit des méthodes de scénario aux États-Unis. Il donne aussi des cours. Ce que j’aime bien avec Syd Field, c’est que ses conseils ne sont pas théoriques. Ils sont pratiques. J’ai lu ses livres il y a des années déjà, mais je me souviens encore très bien d’une ou deux choses. Dans son second manuscrit, il explique que chaque film comporte un point central. Et donc, à chaque fois que je reçois un script, je regarde la dernière page. S’il s’agit de la centième, je divise par deux, et je me dis que quelque chose de très important doit se passer à la page 50. Je me rends donc à la page 50 pour vérifier. Dans cette histoire, le tournant est précisément au milieu. Pour visualiser ça, imaginer qu’il s’agisse d’escalader une montagne. Si l’escalade commence au début et finit à la fin, le voyage est trop long. Mais si la fin du voyage est au milieu, et qu’après on redescend jusqu’à l’épilogue, je trouve le processus d’écriture beaucoup plus facile. Le premier but n’est pas la centième page, mais la cinquantième. Cette idée un peu stupide m’a tellement aidé dans ma carrière ! Vous savez quel est le point central de The Harvest, et je ne vais pas entrer dans les détails, mais lorsqu’on comprend enfin les motivations réelles de l’un des personnages, il faut que ce personnage devienne soudainement complètement fou. Si on ne reconnaît pas cette folie, l’histoire ne fonctionne plus, de mon point de vue. C’était ma réserve majeure dans le script original, et on a énormément travaillé là-dessus.


Peut-être est-il temps de revenir à vos débuts. Comment vous êtes-vous retrouvé derrière la caméra de Henry, portrait d’un serial killer ?

C’est une très longue histoire. Vous avez du temps ? (rires). Déjà, je ne suis pas allé dans une école de cinéma, mais dans une école d’art. Je voulais être un artiste depuis l’enfance, mais je ne savais pas quel type d’artiste exactement. Adolescent, j’ai joué dans des groupes de rock. C’était une forme artistique très libératrice dans les années 50/60. Puis je suis allé dans une école d’art, et j’ai appris la peinture et la sculpture. Je suis parti du jour au lendemain, pour apprendre la photographie dans une autre école de Chicago. J’aime les rues de Chicago. À l’époque, j’adorais sortir et photographier les rues et les gens. C’est un endroit très photogénique. C’est amusant, mais quand j’ai eu mon premier iPhone doté d’un appareil photo, j’ai retrouvé cette sensation que j’avais quand j’étais jeune. J’adore la photographie numérique. Je me fiche de savoir si j’ai une bonne lentille ou pas. J’ai mon appareil dans ma poche, et je peux prendre autant de photos que je veux. Dans ma jeunesse, c’était plus difficile. Nous n’avions pas beaucoup d’argent, et un ami de mon père nous a vendu un appareil photo pour 35 dollars, parce qu’il y avait un petit problème de shutter. Il s’agissait d’un Rolaflex, un appareil qu’on ne mettait pas en face de son visage mais plus bas, à cause de son capteur très particulier. Un ami et moi avions pris l’habitude de prendre en photo des chauffeurs de bus, des clochards, tout ce que pouvait nous offrir la ville de Chicago. Enfin bref [...]

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