Bête(s) et méchant

The Voices

Présenté à Sundance, L’Étrange Festival et Gérardmer (d’où il est reparti avec le Prix du Jury ex-æquo et le Prix du Public), THE VOICES est de ces films dont le pitch improbable peut donner du fil à retordre aux cinéastes qui tentent de s’y frotter. Coup de chance, Marjane Satrapi parvient à trouver le ton juste entre horreur et comédie, accouchant d’une oeuvre drôlement macabre, mais non dénuée de coeur. Attention, spoilers…
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Du genre solitaire, Jerry (Ryan Reynolds) mène une vie sans histoire à Milton, petite ville américaine où il travaille dans une usine de baignoires. Si le jeune homme semble en apparence tout à fait normal, la réalité est plus complexe puisque Jerry est persuadé de pouvoir parler avec ses deux animaux de compagnie : son chien Bosco et son chat, M. Moustache. Un problème qu’il cache bien évidemment aux membres de son entourage, qu’il s’agisse de sa psychanalyste (Jacki Weaver), sa charmante collègue anglaise Fiona (Gemma Arterton) ou la gentille Lisa (Anna Kendrick) qui lui fait du gringue…

Chaque année, Hollywood publie sa « Black List », une sorte de best of des meilleurs scénarios du moment. Purement subjectif, ce classement permet néanmoins à de nombreux auteurs de se faire un nom auprès des exécutifs et des assistants chargés de lire tous les « spec scripts » (c’est-à-dire conçus sans demande préalable d’un studio) en circulation sur le marché. Et si le fait de figurer dans cette fameuse liste lancée en 2001 n’est pas pour autant synonyme d’un passage automatique à l’écran (Passengers de Jon Spaihts et Sunflower de Misha Green attendent toujours de voir le jour), le prestige associé à la Black List motive souvent les financiers à ouvrir leur porte-monnaie, comme ce fut le cas avec Argo, John Wick ou le récent Home que vient de finir Jason Blum.

Lauréat, en 2009, de la troisième place, The Voices fait partie de ces scripts ayant reçu un accueil favorable de la part des professionnels, probablement parce que son créateur Michael R. Perry (un vieux routier formé aux séries télévisées comme Millennium, The Practice, NYPD Blue et Dr House) se démarque des formules toutes faites en imaginant les mésaventures peu ordinaires d’un brave trentenaire capable de communiquer avec ses deux animaux de compagnie. Et si l’attitude de Bosco, son fidèle compagnon canin, reste bienveillante à son égard, celle de M. Moustache, son chat, se montre nettement plus malsaine, puisque le félin a tout du petit diable prenant un malin plaisir à titiller la part d’ombre de son propriétaire…

Totalement barré, ce type de sujets évoquant à la fois les facéties d’un Dr. Dolittle et l’univers joyeusement iconoclaste d’un Frank Henenlotter (Frère de sang) nécessitait une bonne dose de talent pour que le résultat à l’écran ne sombre pas dans la pochade infantile. Autant dire que le choix de Marjane Satrapi (Persepolis) s’avère plutôt judicieux, tant le background éclectique de la dessinatrice lui permet de canaliser le détonnant mélange des genres conçu par l’auteur de Paranormal Activity 2 (oups !). Loin d’être une adepte du gore qui tache, la cinéaste refuse d’emblée d’exploiter les côtés les plus déviants du script (les actes de violence sont suggérés) pour privilégier l’aspect humain d’une comédie horrifique dont la crédibilité doit beaucoup à l’interprétation très premier degré d’un Ryan Reynolds (Buried) aussi touchant qu’inquiétant dans son – triple – rôle (il assure également les voix de son duo d’animaux domestiques). Et si la nature un peu trop ouvertement « john-wateresque » de la première partie (direction artistique bigarrée, personnages secondaires caricaturaux) laisse redouter une approche trop distanciée, la réalisatrice finit par justifier son parti pris lors d’une scène où, sous l’emprise de médicaments, Jerry découvre avec stupéfaction la différence entre le monde tel qu’il le perçoit (coloré et propre) et tel qu’il est réellement (sale et anxiogène). Vécue comme un énorme électrochoc par le protagoniste (et par extension le spectateur, qui suit chacun des événements à travers son prisme déformé), cette brutale prise de conscience va bien évidemment le pousser à abandonner tout traitement médical afin de retrouver au plus vite SA vision de la réalité, celle où son appartement crasseux devient un petit nid douillet où il peut tailler le bout de gras avec la tête de ses victimes, qu’il conserve précieusement dans son réfrigérateur. 

Tout aussi concerné par les troubles émotionnels de Jerry que par le calvaire enduré par un trio de femmes (la psy attentionnée, la brave fille amoureuse et l’allumeuse égocentrique) à la caractérisation plus développée que la moyenne, The Voices dresse in fine le portrait poignant et triste d’un tueur en série dont le comportement répréhensible est avant tout provoqué par une lourde hérédité. Le pauvre Jerry s’avère d’ailleurs tellement décidé à combattre ses hallucinations qu’on en vient à souhaiter qu’il finisse par échapper aux forces de l’ordre lancées à sa poursuite. Bien qu’un peu trop expéditif (Marjane Satrapi ne semble pas vraiment à l’aise avec l’action pure), le climax conclut cette odyssée sanglante avec une jolie tendresse puisque, non content de se défaire du moralisme puritain souvent associé à ce type d’exercices, Satrapi offre à Jerry une porte de sortie inespérée sous la forme d’un numéro musical où Jésus Christ joue les guest stars inopinées. Un final euphorisant pour un long-métrage qui ne l’est pas moins, en dépit de quelques imperfections (transitions manquant parfois de fluidité, deuxième acte un brin longuet) qu’on lui pardonnera aisément. Car ce n’est pas tous les jours qu’on assiste à un spectacle où s&r [...]

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