Human after all - Interview de Joe Carnahan

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Interview

Human after all

Interview de Joe Carnahan

Joe Carnahan

  • Date de Naissance : 09/05/1969
  • Lieu de Naissance : Sacramento, Etats-Unis
  • Activités : Acteur, Réalisateur, Scénariste, Producteur, Monteur
  • Site Web :
    http://www.smokinjoecarnahan.com/

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Après un Narc qui est resté dans toutes les mémoires et le rendez-vous manqué M : I : III, Joe Carnahan se rappelle à notre bon souvenir avec Mi$e à Prix, polar foisonnant et jubilatoire. Rencontre avec un bonhomme qui n’a pas la langue dans sa poche, et surtout un authentique amoureux du cinéma.

Avec Mi$e à Prix, vous vous emparez d’un genre spécifique – le polar « à la cool », dirons-nous – et y injectez une grande dose d’humanité. Vous aviez procédé de la même manière avec Narc et le personnage qu’incarnait Ray Liotta. Est-ce une sorte d’obsession chez vous de révéler la fragilité de protagonistes qui, ailleurs, pourraient n’être que de basiques stéréotypes ?

Oui, je crois. J’ai essayé de faire de Mi$se à Prix une sorte d’allégorie sur la situation en Irak. Cette guerre a démarré sur la foi d’une seule information, qui s’est avérée fausse, et a amené à une série d’événements chaotiques. C’était un peu mon point de départ pour l’histoire. Mais le fait de plonger chacun de ces personnages dans cet univers biaisé leur permet de révéler leur humanité, aussi bizarre soit-elle. On le voit bien dans la scène entre le tueur incarné par Nestor Carbonell et l’agent de sécurité que joue Matthew Fox. Je voulais absolument que ça sonne juste. Le problème, c’est que le public américain a du mal avec ce genre de choses. Ils préfèrent que le méchant soit bien méchant, qu’il balance une vanne et tue des gens… Pour revenir à votre question, je pense que l’humanité est ce qui me motive par-dessus tout dans l’écriture. Dans White Jazz, mon prochain film, l’humanité du personnage de George Clooney est vraiment au cœur de l’histoire. Je vais prendre la figure archétypale qu’est Clooney, un type aimé de tout le monde, une immense star de cinéma, en faire un salopard, et voir si le public continue à l’aimer. Je vais essayer de pousser ce processus aussi loin que possible, et voir si j’arrive tout de même à ne pas perdre les spectateurs. Personnellement, si je ne trouve pas ce genre de choses dans un film, un minimum de substance, je ne vois pas ce qu’il reste, à part une bonne dose de connerie !

Justement, avec Mi$se à Prix, on a vraiment l’impression que vous voulez offrir au public une expérience cinématographique totale, en mariant le fun, l’action, l’émotion, le drame… C’est ainsi que vous définiriez votre conception du cinéma ?

Totalement. Même dans un polar avec de l’action, je tiens à des moments comme celui où le personnage de Buddy Israel, joué par Jeremy Piven, s’effondre, et où il enlève sa lentille en se demandant qui il est vraiment. Mon plus gros problème avec le public américain, c’est qu’il ne saisit plus ces nuances, il n’a pas envie de les voir…

C’est malheureusement vrai. Il n’y a qu’à voir la façon dont Hostel Chapitre II a été totalement incompris par le public et les critiques américains. D’ailleurs, il me semble que vous n’êtes pas spécialement fan de la mode du « torture porn ». Mais je crois savoir aussi que vous n’avez toujours pas vu les deux Hostel ?

Non, toujours pas.

Vous devriez vraiment y jeter un œil. Ce sont surtout des films sur la façon dont l’Amérique considère le reste du monde, sur la prédation physique et sexuelle… C’est bien plus subtil que ce qu’on en a dit.

Vous savez, ce n’est pas tant la nature de ces films qui me dérange que la façon dont ils sont vendus au public. Mais vous avez raison, je ne veux pas préjuger de quelque chose que je n’ai pas encore vu.

Revenons à Mi$se à Prix. Le processus d’écriture a dû être assez ardu. J’imagine qu’il a fallu doser minutieusement tous les éléments et les personnages pour arriver à un script équilibré, et qui ne paraisse pas artificiel…

Tout a été écrit très soigneusement, tout a été pensé, notamment les transitions entre les séquences, pour que le rythme garde un certain naturel. Il faut toujours faire attention à ça quand vous essayez de raconter 7 ou 8 histoires dans un seul film ! En ce sens, c’était effectivement difficile, mais ça ne m’a jamais paru insurmontable, car j’avais tout ça bien en tête avant même de l’écrire, surtout en termes de structure. Je savais qu’en salle de montage, les choses ne seraient pas trop difficiles, puisque la cohésion était déjà l‘un de mes soucis majeurs lors de l’écriture.

Le rappeur Common est vraiment étonnant et impressionnant dans la scène de la salle de bain…

C’est dans cette scène que se trouve mon plan préféré de tout le film !

Le plan latéral, avec les miroirs ?

Tout à fait !! Vous au moins, vous l’avez vu ! Le public américain n’a rien compris à ce plan, ils ne l’ont juste pas capté ! C’est tellement frustrant…

Vous utilisez beaucoup de miroirs dans le film, avec notamment la séquence dans l’ascenseur…

Oui, cela illustre assez naturellement les thèmes du faux-semblant et de la suspicion, en bref, tout ce qui tourne autour de la tromperie. La présence de miroirs s’imposait d’elle-même, du coup…

Aviez-vous déjà tous les détails de votre mise en scène en tête lors de l’écriture du scénario ?

En fait, j’ai filmé chaque personnage de la façon dont ils auraient voulu être filmés. Prenez les frères Tremor. Quand ils débarquent, il y a soudainement beaucoup de ralentis, tout est exacerbé, stylisé. En fait, c’est comme ça qu’ils se voient eux-mêmes ! C’est le genre de mecs qui ont vu Matrix au moins 150 fois, donc ils veulent des ralentis et des trucs qui explosent. Autre exemple, la scène de l’ascenseur entre Ray Liotta et Nestor Carbonell. Le thème en est : « cette personne n’est pas ce qu’elle semble être. ». D’où l’utilisation de miroirs, comme nous le disions plus haut. C’est ce qui est génial, au final, dans le fait d’écrire ses propres films : tout ça se matérialise vraiment au stade de l’écriture, je le visualise tout de suite.

Le film parle beaucoup de loyauté, une valeur qui, ici, est presque plus prégnante chez les gangsters que chez le FBI…

L’idée d’être trahi, que ce soit par ses proches ou le gouvernement, est très présente, en effet… La loyauté est vraiment quelque chose de très important pour moi. Tous mes films traitent au final de ce que l’on est prêt à faire pour ceux qu’on aime. (SPOILER !) La fin où Ryan Reynolds débranche les prises, c’est un peu moi qui tente de déconnecter par rapport à tout ce qui se passe en Irak, et toute la merde qu’on a foutue là-bas. Mais c’est aussi pour lui une façon de dire : « Mon pote est mort pour quoi ? Pour ce deal de merde que vous avez passé ? ». Ça rejoint ce que fait le personnage de Ray Liotta dans Narc. Encore une fois : jusqu’où est-on prêt à aller pour protéger nos proches ? (FIN SPOILER)

Était-ce le but du twist final, d’illustrer précisément cette thématique ?

Mais je n’ai jamais eu l’intention d’en faire un « twist » !

Ça se sent, surtout lorsque l’on voit comment vous filmez certaines scènes, qui annoncent de toute évidence que les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. Mais beaucoup de spectateurs le prendront forcément pour un twist pur et dur…

Exactement. C’est un problème dont j’étais conscient. Il est difficile d’arriver avec une fin comme celle-ci après tous les films qui ont basé leur succès sur de gros twists. Mais je le répète, je n’ai jamais eu l’intention de faire un gros twist, puisque je suggère la fin bien avant qu’elle n’arrive. En tout cas, je ne cache pas qu’il y a quelque chose de louche.

C’est tout de même un choix dangereux, par rapport à la réception du public…

Mais Mi$e à Prix est bourré de choix dangereux ! Tout ce que j’ai essayé de mettre en place risquait à tout moment de tomber à plat. Et quelque part, si vous regardez mon film à travers le prisme de toutes les autres bandes que vous avez pu voir, cela minimisera forcément son impact. Mais si vous le considérez scène par scène, pour ce qu’il est vraiment et ce qu’il essaye de dire ou de provoquer, là, vous y prendrez du plaisir. On ne peut pas vraiment le ranger dans une catégorie précise. Je suis toujours énervé quand je vois que les gens ont besoin qu’un film en rappelle un autre, ou y ressemble. C’est tellement étriqué, comme vision.

Je sais que vous n’aimez pas trop qu’on compare Mi$e à Prix au cinéma de Tarantino, et à Pulp Fiction en particulier…

En fait, ça ne me gêne pas particulièrement. Je sais que Quentin a pris son pied avec Mi$e à Prix, et j’en suis content. Vous savez, j’ai lu un truc il n’y a pas longtemps, à propos des Infiltrés. Le journaliste avait écrit : « C’est du Scorsese qui s’aventure sur les terres de Tarantino. ». Je me suis dit : « What the fuck ? Comment c’est possible de dire des conneries pareilles ? ». Même Quentin serait, j’en suis sûr, profondément agacé par ce genre de propos. Je veux dire, Scorsese a eu une carrière bien avant que Pulp Fiction ne sorte. Mais c’est un fait, Pulp est un film tellement séminal qu’il est devenu une sorte de filtre inévitable…

Mi$e à Prix serait-il le même film si vous aviez fait M : I : III ?

Non. Vraiment pas. À la limite, je pense que je ne l’aurais même pas fait ! Ce qui aurait tout de même été dommage. Mais au bout du compte, voilà, ils ont fait le film qu’ils voulaient faire. Ce qui est sûr, c’est que ça n’a rien à voir avec celui que moi je voulais faire ! Ma version aurait été très sombre. Je voulais essayer de surpasser la série des Bourne avec Matt Damon qui est, je trouve, excellente. J’avais en tête un truc vraiment hardcore, qui se serait déroulé en Afrique, et aurait parlé des armées privées. Au final, les restrictions artistiques que j’ai subies sur le projet ont amené à cette espèce d’explosion d’énergie qu’on peut ressentir dans Mi$e à Prix. Mais au bout du compte, je ne me plains pas. Je suis content d’avoir fait ce film.

Réaliser un jour un film d’horreur, ça vous tente ?

Carrément ! J’ai un projet que j’ai écrit il y a quelques années, qui s’appelle Void. C’est vraiment un sujet qui me fascine, basé sur une horreur pure, abjecte, et une terreur irraisonnée. Et j’ai aussi écrit The Gray, qui se situe plutôt dans la veine « homme contre nature ». Cela parle d’ouvriers du pétrole qui travaillent sur une plate-forme en mer, et qui reviennent sur terre en avion. Mais ce dernier se crashe au-dessus de l’Alaska, et ils sont traqués par une meute de loups féroces. On se dit au départ que l’acharnement de ces bêtes a quelque chose de surnaturel. Mais en fait, il s’avère que si ces loups ont un territoire bien défini, d’environ 300 kilomètres, ils ont aussi ce qu’on appelle un « killing range », d’une trentaine de kilomètres, et ils tuent tout ce qui s’y trouve. Et la seule façon pour ces hommes de s’en tirer, c’est de sortir de cette zone. Avec cette histoire, je voulais exprimer le fait que si la nature ne fait pas de compromis, elle peut être aussi terriblement destructrice. Le scénario parle également de la façon dont on affronte la mort, et les questions existentielles et spirituelles qui en découlent. C’est l’une des choses qui me fascinent dans le cinéma d’horreur.

Laurent Duroche

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