LA SCIENCE DES CAUCHEMARS - Michel Gondry pour Interior Design

 

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Interview

LA SCIENCE DES CAUCHEMARS

Michel Gondry pour Interior Design

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    Vous avez rencontré des problèmes avec les effets spéciaux ?
    Non, nous avons fait à peu près tout ce que nous voulions. Les gens qui s’occupaient des maquillages prosthétiques étaient vraiment excellents, très précis et dédiés à leur travail. Ils ont d’ailleurs construit un incroyable mannequin en latex, qui pouvait s’étirer. L’objet était effrayant, et faisait songer à du Cronenberg. Mais ça devenait alors un autre film, et j’ai décidé de sauter cette étape intermédiaire. Du coup, nous avons « volé » le plan d’une femme qui passait dans la rue et contemplait le tournage avec un air très sévère. A l’écran, ce regard fait office de jugement dernier, précédant la transformation en chaise. Celle-ci a été obtenue grâce à un effet très simple, que j’avais déjà expérimenté sur un clip de Radiohead. Nous avions habillé le gars en bleu, et accroché devant lui un squelette auquel il imprimait ses mouvements. Ici, nous avons attaché des barreaux à 30 centimètres des jambes de l’actrice, si bien que la chaise reproduit naturellement sa démarche. On croit d’abord qu’il s’agit d’images de synthèse, mais lorsqu’elle manque de se casser la figure et qu’elle se rattrape in extremis, le résultat semble vraiment réel. Ça me faisait penser aux Aventures de Pinocchio tournées 1973 par Luigi Comencini, où le personnage est au départ un morceau de bois. Quand j’étais gamin, je flippais en voyant cette bûche qui sautait toute seule et se mettait à parler.

    Le côté bricolé du film dans le film renvoie aux blockbusters « suédés » dans Soyez sympas, rembobinez. Dans les deux cas, vous vous êtes inspiré des parodies tournées par des amateurs, qui traînent sur Internet ?
    Je regarde ce qui se fait sur You Tube, mais je ne pense pas que cela m’influence. De toute façon, il y a toujours eu des romans qui parlaient d’écrivains, car c’est plus pratique pour les auteurs d’écrire sur eux-mêmes et sur leur propre travail. Néanmoins, c’est un peu comme une voiture qui pourrait juste rouler pour rentrer au garage. J’essaie donc d’éviter les histoires parlant de réalisateurs. Ici, c’était une coïncidence, puisque le personnage de la BD exerçait ce métier, et je n’ai pas voulu le changer car je trouvais cela rigolo. Par exemple, j’ai rajouté le coup de la fumée qu’il insuffle dans la salle de cinéma où il montre ses œuvres. C’est assez typique de ma façon de penser, et j’ai même songé à balancer à mon tour de la fumée pendant la projection de mon sketch. Mais j’aurais alors trop tiré la couverture à moi, au détriment de mes deux coréalisateurs. Il aurait fallu une merde ou des explosions de bombes afin d’illustrer le segment de Leos Carax, et pour celui de Bong Joon-Ho, de vraies pizzas ou encore des fréquences basses dans les sièges pour simuler un tremblement de terre. Dans le même ordre d’idées, nous avons pensé à sortir une VHS collector de Soyez sympas, rembobinez.

    Comme les vinyles en tirage limité de certains disques ?
    Exactement. Pour revenir au film dans le film, c’est en fait Gabrielle Bell qui l’a réalisé. J’en avais dessiné le story-board, mais j’ai dû partir à New York pour tourner un clip de Björk. Le résultat est bien meilleur, car c’était la première fois que Gabrielle mettait en scène quelque chose, si bien qu’il y a un côté très appliqué dans cette fausse bande underground. Gabrielle l’a tournée en une journée avec une toute petite équipe, principalement composée d’assistants.

    A ce propos, comment était-ce de tourner avec une équipe japonaise ?
    J’ai vite compris que je devais renoncer à tout contrôler, et me concentrer sur l’essentiel. Déléguer ainsi l’aspect visuel et technique à l’équipe, qui était réduite mais très rapide et efficace, a paradoxalement rendu l’esthétique plus harmonieuse et cohérente. En fait, j’ai essayé d’embrasser la culture locale, et de tourner une œuvre japonaise. Leos Carax, lui, se plaît à dire que son histoire aurait pu se passer n’importe où, et qu’il ne s’intéresse pas au Japon. Il s’est placé en opposition, et son segment est lui-même une confrontation avec Tokyo. Pourtant, il parle très bien de la ville, aussi.

    Que pensez-vous du triptyque dans sa globalité ?
    Je l’ai découvert avant-hier soir, et en le digérant, je commence à y percevoir une sorte de fil continu. Dans mon segment, le personnage du réalisateur parle de fantômes plats sortant des fentes entre les immeubles, et ça annonce presque le personnage « Merde » de Leos, qui sort des égouts pour terroriser les habitants. J’ai aussi évoqué l’isolement, qui est effectivement le thème central du Bong Joon-Ho. Comme nous avions une demi-heure pour nous exprimer, nous devions nous investir et éviter la carte postale : nous ne pouvions pas nous contenter de raconter une amourette d’une journée, ou un petit moment dans un quartier. En fin de compte, je trouve que les producteurs de Tokyo ! ont été malins. Le résultat fait penser aux films à sketches italiens des années 60, qui étaient dotés d’un humour très corrosif.

    Quels sont vos prochains projets ?
    J’ai très envie de retourner au travail. Je ne suis pourtant pas en vacances, car j’écris actuellement une bande dessinée. L’idée est née d’un rêve que j’ai fait sur une guerre entre les femmes et les hommes, à quoi se mêlent mes propres souvenirs d’école. Ainsi, Gabrielle et moi pouvons travailler ensemble. Elle écrit sa BD et moi la mienne, et nous sommes très contents. Ma productrice, elle, est consternée : elle considère que c’est une véritable régression ! Nous avons cependant un projet de long-métrage situé au MIT, la grande école scientifique de Boston. Des étudiants y foutent la merde avec une machine à avancer dans le temps.

    Ce sera une grosse production ou une petite péloche indépendante ?
    Nous sommes justement en train de nous poser la question. Cela dépend du message que je compte transmettre à la fin de l’histoire. Si la conclusion est très satisfaisante, on pourra en faire un long-métrage à 40 millions de dollars, et si elle est davantage en nuances, ce sera plutôt un budget de 20 millions. A mon avis, la seconde solution va l’emporter.

    (Merci à Laurence Granec & Karine Ménard)

    Gilles Esposito


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