Julien Leclercq
- Activités : Réalisateur, Scénariste, Producteur
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Chrysalis n’a pas eu les faveurs de Mad Movies. Raison de plus pour donner la parole à son réalisateur Julien leclercq, que nous avions rencontré lors du tournage. Il nous raconte avec enthousiasme la genèse de son premier long-métrage.
Comment t’es-tu retrouvé aux commandes de Chrysalis ?
J’avais réalisé un court-métrage autoproduit, et comme je n’étais pas du tout connu, j’ai contacté pas mal de gens de la presse télé et papier. J’ai ainsi reçu le soutien du défunt magazine Score, qui a passé des photos de mon court sur trois numéros, soit pendant trois mois. Grâce à cela, beaucoup de gens se sont intéressés au truc, dont Franck Chorot, un producteur de la Gaumont. Il est venu sur le plateau, et trois jours après la fin du tournage, il m’a dit : « Si tu veux venir réaliser chez nous, il y a une place pour toi ». Mon idée de départ était de faire un remake des Yeux sans visage de Georges Franju, qui est le premier vrai film d’horreur français. Coup de bol, les droits étaient tombés chez Gaumont, après que les Ricains de Disney avaient lâché pas mal d’argent pour un développement qui s’était terminé en queue de poisson. Nous-mêmes avons passé un an et demi sur l’écriture du scénario, si bien qu’il ne reste que 2% de l’idée de départ dans le résultat final.
Dans quel sens avez-vous orienté le développement du script ?
Des Yeux sans visage, nous avons conservé certains éléments, comme cette clinique perdue au milieu de la forêt. A l’époque de Franju, on était cependant obligé de tout expliquer, et sur 1h20 de péloche, il y avait bien 30 minutes d’ouverture de portes ou de trajets en voiture. Mais maintenant, si tu veux que les gens se ramènent en salles et payent leur place 9 euros, il faut que tout aille très vite. La référence en la matière, ce sont des séries comme 24 heures chrono, que j’adore personnellement. Je voulais donc imprimer un rythme soutenu, avec l’enquête menée par Albert Dupontel et Marie Guillard, qui jouent deux flics de la police européenne. Et, en plus de donner un côté plus sexy au design du film, situer l’intrigue dans le futur permettait aussi d’accélérer la narration, en compilant les informations. Par exemple, quand la police européenne interpelle un individu, on lui fait un scanner rétinien pour avoir son identité ; du coup, tu n’as plus besoin de le ramener au commissariat, de compulser des fichiers, etc. Chrysalis est très court, il fera 1h 20 ou 25 (le montage final dure en fait 1h45 - ndlr), mais dès que l’histoire commence, ça n’arrête plus.
Au moment où nous parlons, tu es en train de diriger une scène dans un hangar. Chrysalis a un look post-industriel ?
Non. Sur 10 semaines de tournage, nous en avons 8 en studio, avec un design très clinique, propre, froid. Pour m’amuser, j’ai par contre situé tout ce qui est courses-poursuites et interpellations de prévenus dans de gros hangars. Ici ça me permet de jouer sur un contraste : d’un coté, il y a le véhicule de Dupontel, une voiture prototype que nous a prêtée Renault, qui est très clean à l’image du film ; et de l’autre, un endroit qui pouvait déjà exister il y a 20 ou même 100 ans, et qu’on verra encore dans 20 ans. C’est obligatoire pour ne pas perdre le spectateur. En effet, si on regarde le cinéma d’il y a 20 ans, ce qui a changé, ce sont les bagnoles, les fringues, les panneaux de signalisation. Je me suis donc borné à distiller quelques informations, avec le design d’objets tels que le téléphone, ou un matte painting de Paris en 2020, avec une architecture ambiance Dubaï, des tours Montaparnasse n°2, 3, etc. C’est pourquoi je dis toujours que Chrysalis n’est pas une œuvre de science-fiction mais d’anticipation : il y a juste de petits éléments qui apparaissent pour montrer qu’on est « demain ».
Ce hangar permet en outre de faire résonner les bruits…
Là aussi, on retrouve l’opposition intérieurs/extérieurs dont je parlais tout à l’heure. Pour moi, c’est obligatoire de tout contrôler dans un décor, et ceux que nous avons construits sont assez petits. Bien que je sois claustro dans la vie, j’adore ça au cinéma, car ça me permet de raser les murs et d’avoir des lignes de perspective dans tous les sens. En revanche, dès que je sors du studio, je mets l’accent sur la réverbération, dans des parkings ou des hangars. La bagnole qui arrive avec le son du moteur électrique, ça va être superbe. Spielberg a un peu fait ça dans Minority Report, lors de la course-poursuite dans l’usine, et c’est très intéressant.
C’est ton influence principale ?
Pour moi, le demi-dieu de la mise en scène, c’est David Fincher. Je trouve que c’est le mec le plus doué formellement, et je suis fan, fan, fan absolu. C’est d’ailleurs son chef opérateur Darius Khondji qui, à la base, devait faire la photo de Chrysalis. Pour autant, nous avons exactement reproduit la méthode de Se7en ou Panic Room : mettre beaucoup de sources de lumière, et fermer le diaphragme au maximum. Ça permet d’avoir une image très contrastée, avec beaucoup de densité, des noirs très profonds… C’est difficile, car nous sommes souvent sur le fil du rasoir en termes d’exposition de la pellicule, d’autant que nous tournons en longue focale.
Pour autant, tu ne t’intéresses pas qu’à la technique : tu es même crédité comme « directeur de casting » au générique de Chrysalis…
Comme il y avait très peu de personnages, j’ai pu faire du « sur-mesure ». De plus, je me méfie un peu de ces professionnels qui travaillent toujours avec les mêmes gens, en circuit fermé. Moi-même, je n’ai pas d’agent personnel, et je pense que je n’en aurai jamais. Et quand tu observes la carrière d’un directeur de casting, tu te rends compte qu’on retrouve tout le temps les mêmes têtes d’un film à l’autre. Ce qui a été cool avec Chrysalis, c’est qu’on m’a laissé le temps de choisir les comédiens, et de les impliquer. Ainsi, Albert Dupontel et Mélanie Thierry sont sur le projet depuis un an et demi. Quant à Marie Guillard, elle jouait déjà dans mon court-métrage. Nous n’avons rencontré un problème que lorsque un des acteurs principaux, qui devait jouer le chirurgien, nous a plantés un mois avant le tournage. Comme dans Les Yeux sans visage, l’histoire reposait sur la relation entre un père et sa fille, et nous nous sommes mis à la recherche d’un acteur masculin. Or, nous étions déjà en repérages, c’était l’été, nous avions chaud… et vers le 16 août, j’ai dit : « Merde ! Je bascule tout, et je réécrit en 15 jours le scénario au féminin ». En effet, Marthe Keller avait accepté ce rôle de chirurgienne, alors que elle devait jouer au départ le chef de police européenne. Et je dois dire que nous avons vraiment gagné au change : avec Mélanie, elles ont créé un super rapport mère/fille aboutissant au twist final, lequel génère toute la conception de la mémoire qui traverse Chrysalis. Ce dernier n’en a pas moins été difficile à produire - parce que casting pas évident, parce que film d’anticipation, parce que premier long-métrage d’un jeune mec de 26 balais… Mais les gens de TF1 nous ont fait confiance : comme au poker, ils ont payé pour voir. Et je pense qu’ils sont déjà très contents de ce qu’on leur a montré.
Et qu’est-ce que ça fait de bosser aussi jeune pour la Gaumont, la vénérable firme à la marguerite ?
C’est bien sûr génial : je fais mon premier long-métrage sur une histoire d’anticipation, avec les comédiens que je désirais et un budget de pratiquement 9 millions d’euros. En effet, le temps coûte très cher au cinéma et, évidemment, je veux tourner les plus beaux plans possibles, et les plus compliqués. Mais c’est très rassurant de travailler pour une grosse boîte qui assure la production, la distribution et l’exploitation, car tu sais que ton film va être mis en avant. Je m’en rends d’autant plus compte que je me suis endetté pour 10 ans afin de financer mon court-métrage. Ce dernier m’a ainsi coûté 45 000 euros pour une durée de 6 minutes, mais c’était un truc avec une énorme « production value » qui m’a permis de me faire connaître. Tous les gens que j’admire en termes de travail, comme Luc Besson ou d’autres, sont ainsi sortis de nulle part, en mouillant la chemise. Et quand des jeunes mecs viennent me voir pour me demander comment on devient réalisateur, je leur réponds qu’il n’y a pas de mystère. Je travaille 18 heures par jour, je ne pars jamais en vacances, je ne fais que ça, que ça. Alors, quand je me réveille le matin pour partir tourner, je pense « putain c’est cool, je fais mon film » mais je ne me dis jamais « j’ai de la chance ». Car ça a été très dur, nous sommes passés à travers les balles pour beaucoup de choses.
(Merci à Nicolas Crison)
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