Family Portraits

- Titre Original : Family Portraits : A trilogy of America
- Pays/Année de Production : USA, 2004
- Réalisation : Douglas Buck
- Scénario : Douglas Buck
- Dir. Photo : Nicola Saraval
- Musique : Ed Dzunak & David Kristian
- Production : Douglas Buck, Rita Romagnino
- Interprétation : David Thornton, Sally Conway, William Stone Mahoney, Larry Fesseden, Gary Betsworth
- Durée : 104'
- Distribution : Zootrope Films
- Sortie en France : 04/10/2006
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S’il devait y avoir une différence entre le cinéma indépendant américain et le cinéma français, celle-ci serait la capacité qu’ont les réalisateurs outre-atlantique à jeter un regard introspectif sur leur société et à en analyser les (dys)fonctionnements. Preuve en est, dans Family Portraits, un travail qui aura duré huit ans, et qui est aujourd’hui édité en France, Douglas Buck s’offre une plongée apocalyptique dans la violence des foyers de l’Oncle Sam.
A la manière d’un Cronenberg des débuts, la chair transcende les émotions, elle traduit les souffrances propres et figurées, et se déchire conjointement à l’âme. A la manière d’un Lynch des débuts, Buck immortalise les silences, fige les regards et peint l’immédiateté des situations. Mais Family Portraits dépasse le statut forcément réducteur d’œuvre référentielle, et impose un auteur confirmé à l’univers singulier. Le film se lit comme un triptyque composé de chapitres aussi différents que thématiquement complémentaires. La violence y est omniprésente, comme mise en abyme des tréfonds de l’esprit, elle symbolise physiquement et graphiquement le propos de l‘auteur. Là où Ken Park allait dans le sens de l’expression sexuelle de la folie, à travers les dérives lubriques d’une génération nourrie à la misère et à l’intégrisme religieux, Buck privilégie la souffrance des corps que l’on mutile. Le film repose d’ailleurs sur cette constante dualité entre les souffrances morales et physiques, ainsi que sur l’ambivalence instinct/raison de ses personnages. C’est dans une Amérique profonde, chantre d’un conservatisme quasi pathologique, que Buck immerge son récit. Mais loin des clichés populistes d’un Larry Clark ou des excès néo-baroques d’un Tim Burton sans inspiration, le film s’inscrit dans un quotidien, dont l’apparente banalité renforce le malaise du spectateur. Ici, la middle class est régnante, de la banlieue pavillonnaire de Cutting Moments aux paysages ruraux du Prologue, Buck privilégie une approche réaliste, voire naturaliste des faits. Il se livre avec ses portraits de familles à une véritable dissection de la société américaine, rongée par le conformisme ambiant, l’obscurantisme intellectuel et la solitude. Puis de violente ellipses explosent ce quotidien et dirigent les personnages vers une abstraction totale en forme de cauchemar éveillé.
Ainsi, dans Cutting Home, c’est l’abandon conjugal et le poids de la solitude urbaine qui pousse une femme à l’automutilation. Délaissée par son mari, ignorée par son enfant, elle se perd progressivement dans les affres de la folie et s’enferme dans un foyer au climax suffocant. Les derniers bastions de la normalité s’effondrent autour de la victime impuissante, qui finit par se découper les lèvres dans un dernier acte, où se confondent violence paroxystique et désespoir romantique. Référence absolue au cinéma underground allemand et à son maître Jorg Buttgereit, l’ultime scène nous présente le mari baisant le cadavre de la victime avant de s’auto-châtrer. Dans Home, ce sont les douleurs du passé et l’aliénation d’une existence conformiste qui entraînent un père de famille vers des dérives meurtrières. Éduqué au puritanisme primaire et à la violence domestique dès son plus jeune âge, le meurtrier ne fait que reproduire un schéma familial vécu. L’idée de fatalité « génétique», très présente chez Buck, génère chez le spectateur une certaine empathie envers le tueur, et parvient ainsi à annihiler toutes frontières entre la victime et le bourreau. Pour ce deuxième volet, la caméra se stabilise, l’image est moins souillée et les plans sont plus longs. Buck abandonne les excès grand-guignolesque de Cutting Moments, la violence y est plus suggestive, et paradoxalement plus inquiétante. Elle s’intègre désormais en filigrane dans le quotidien de ses personnages, pour mieux le parasiter, contrastant avec l’explosion frénétique du premier volet. L’ultime chapitre, où Prologue confirme la tendance amorcée par Home. La violence se veut moins graphique que thématique. Variation hardcore et sans concession du thème d’Edward aux mains d’argent, Prologue est un film à tiroirs, ou se confrontent les destins de deux familles, liées par la folie meurtrière, la perversion sexuelle, et la perte d’un enfant. On y suit une jeune fille handicapée, qui revient dans sa ville natale après un an de rééducation, avec la ferme intention de retrouver son agresseur. Mais Buck ne fait pas de l’infirme une sainte vengeresse, lancée dans une expédition punitive à la Charles Branson, ici, seuls les mots et les regards condamnent. Parce qu‘il se concentre sur les conséquences de la violence, tant intellectuelles que physiques, Prologue est l’aboutissement thématique et chronologique de Family Portraits. Une œuvre désespérée, intimiste et réflexive sur l’impossibilité du pardon, la repentance, et le poids de la culpabilité.
Family Portraits est un putain de chef d’œuvre, probablement le meilleur film indépendant US depuis ces dix dernières années. Un véritable uppercut lancé à la tronche des garants de la bonne pensée bobo moralisante, pour qui la violence est une aliénation de l’esprit, déconnectée du quotidien. Sans la magnifier ni la banaliser, Buck insère la violence dans une réalité contemporaine, immortalisée par le symbole des sociétés occidentales et dernier défenseur de ses valeurs : la sphère familiale. Les enfants sont très présents dans le métrage, au cœur des foyers déstructurés, souvent victimes, toujours futurs bourreaux.



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