Hello Little GIrl
22/12/2014

Hello Little GIrl

Into the Woods, Promenons-nous dans les bois

4

Nul besoin d'être un fan de comédie musicale pour se laisser emporter par la beauté somptueuse d'Into the Woods : Promenons-nous dans les bois, qui donne un sérieux coup de jeune aux contes de grand-mère quitte à choquer le bourgeois !

Adapté d'une comédie musicale créée en 1986 par Stephen Sondheim (Sweeney Todd), Into the Woods : Promenons-nous dans les bois ne partait pas gagnant. La faute au choix du réalisateur Rob Marshall qui, certes rompu à l'exercice (Chicago, Nine et Annie pour la télé) mais également coupable de Mémoires d'une geisha et de Pirates des Caraïbes : La Fontaine de jouvence. Par ailleurs, l'idée de voir Johnny Depp grimé se livrer à un nouveau festival clownesque et le risque que Disney édulcore le livret de James Lapine n'incitait guère à l'enthousiasme. La surprise n'en est que plus belle : Marshall signe là son meilleur film, Depp ne fait qu'une brève apparition sans trop cabotiner et les audaces de l'oeuvre originale n'ont pas été gommées. Il est donc bel et bien question de pulsions pédophiles et d'adultère dans cette relecture fantasque et lyrique des contes de fées qui ranime leur essence à la fois cruelle et transgressive et livre une vision pas forcément très politiquement correcte de quelques-unes de leurs figures les plus célèbres. Ainsi, Cendrillon (Anna Kendrick) est une écervelée lunaire (voire carrément idiote) qui hésite à venir s'installer à la Cour parce que ça bouscule ses habitudes de campagnarde, le Prince est un queutard qui drague tout ce qui porte jupon dès qu'elle a le dos tourné (Chris Pine semble être né pour le rôle), le Petit Chaperon Rouge (Lilla Crawford) est une fripouille travaillée par ses hormones et le Loup (Johnny Depp) chante son goût pour les très jeunes filles en des termes on ne peut plus éloquents. Quant à la femme du Boulanger (Emily Blunt, soupir), elle saisit la première occasion pour tromper son mari (James Corden) en se faisant trousser contre un arbre comme la dernière des catins.

 C'est d'ailleurs leur couple qui est au centre de l'histoire : suite à une malédiction jetée par une sorcière (Meryl Streep) sur la famille du boulanger, ils ne peuvent pas avoir d'enfant à moins de donner à la vieille bique les ingrédients dont elle a besoin pour composer une potion qui lui rendra jeunesse et beauté : une vache blanche comme le lait, un soulier pur comme de l'or, une mèche de cheveux blonds comme les blés et une cape rouge comme le sang. Chemin faisant, ils croisent également la route de Raiponce, de Jack, de ses haricots magiques et de ses géants. Qu'on se rassure : après une première partie espiègle et féérique, les ténèbres s'abattent sur la forêt et l'intrigue bifurque hors des sentiers battus. Rob Marshall est cependant bien plus à son aise sous des cieux plus cléments et le changement de ton n'est pas toujours heureux. En se recentrant sur les personnages les moins intéressants (dont le boulanger, à baffer) et en l'absence d'enjeux stimulants, le récit perd de sa magie et le charme est presque rompu, sauvé d'extrême justesse par la fière allure des numéros musicaux. Et à ce titre, Into the Woods tient du prodige. La mise en scène et la direction artistique, d'une élégance rares, ne sont pas les seules à évoquer Legend de Ridley Scott (ou Maléfique, pour rester chez Disney) : la musique fait de même, dans des mélodies imparables et des orchestrations fabuleuses qui ressuscitent aussi bien Ravel et Debussy que Jerry Goldsmith. Lapine et Sondheim n'avaient pas hésité à suspendre l'action en plein élan lors de certaines parties chantées : le film respecte cette approche, mais elle ne ralentit jamais le rythme tant les chansons sont exécutées avec grâce, fièvre et humour (mention à Lilla Crawford et Anna Kendrick). En somme, malgré un dernier acte qui plombe méchamment le souffle romanesque de l'affaire après une première heure incroyable, Into the Woods est un festin pour les sens et s'impose d'emblée comme l'une des plus belles adaptations de comédie musicale produites depuis bien des lunes. Dernière précision et non des moindres : le film ne sera projeté dans les salles qu'en version originale sous-titrée.                                                                             

Cédric Delelée