La Fin de l'innocence
05/12/2014

La Fin de l'innocence

Le Hobbit : La Bataille des Cinq Armées

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Annoncé comme la conclusion épique d'une aventure commencée il y a près de treize ans, La Bataille des Cinq Armées ne déçoit pas. Mais au-delà du spectacle extraordinaire concocté par Peter Jackson et les équipes de Weta, le film sait parfois faire preuve d'une humilité étonnante, pour ne pas dire rafraîchissante dans le contexte cinématographique actuel.

Assis au cœur des ruines de Dale, Bilbo contemple silencieusement un gigantesque champ de bataille. Soudain, Gandalf se pose à ses côtés, visiblement éprouvé par plusieurs heures d'un conflit meurtrier. Plutôt que de se lancer dans une tirade sur le bonheur d'être en vie, ou rendre un hommage pompeux à ceux qui sont tombés, le magicien sort maladroitement sa pipe et l'allume à grand bruit, perturbant l'introspection du jeune Hobbit. Les deux échangent bientôt un regard et un sourire, et, sans un mot, retournent à leurs pensées. Visible en dernier acte du Hobbit : La Bataille des Cinq Armées, cette séquence magnifique, à la fois drôle, bouleversante et fabuleusement interprétée, oppose aux deux heures qui ont précédé une simplicité ahurissante, ramenant les enjeux d'une trilogie particulièrement mouvementée au point de vue d'un narrateur pacifiste, frêle et adorablement pur. Plus encore que dans Le Hobbit : Un Voyage Inattendu et Le Hobbit : La Désolation de Smaug, ce troisième chapitre s'appuie effectivement sur le regard de Bilbo, permettant à Peter Jackson d'aborder de façon très expressionniste la rapide et terrifiante plongée dans la folie de Thorin. Arpentant le trésor d'Erebor avec la même avidité que le dragon qui chassa son peuple, analogie renforcée par un traitement vocal audacieux lors d'une scène de dialogue, une couronne d'or aux angles très évocateurs, ou encore des citations très pertinentes du leitmotiv musical de Smaug, le Roi des Nains est la pierre angulaire du long-métrage, et le Hobbit son reste de conscience. La narration qui en découle se révèle dès lors être une adaptation parfaite des 120 dernières pages du roman de J.R.R. Tolkien, ainsi que des Appendices du Seigneur des Anneaux, Jackson, Philippa Boyens et Fran Walsh restituant avec une fidélité hors norme les craintes de l'écrivain quant à la cupidité et au bellicisme inconsidéré des plus grandes civilisations.

Bien plus complexe qu'il n'y paraît dans ses choix de caractérisation et sa construction, Le Hobbit : La Bataille des Cinq Armées ne cesse ainsi d'opposer le point de vue des guerroyeurs à celui des apôtres de la paix, ces derniers se retrouvant embringués malgré eux, par loyauté (les Nains), besoin de réparation (les Elfes) ou dénuement (les hommes), dans un conflit aberrant. Répondant au dégoût exprimé par le vieux Bilbo dans le prologue d'Un voyage inattendu Version Longue ("Et tout ça, pour quoi ?"), les actions du Hobbit cherchent systématiquement l'apaisement, au risque de trahir et de sortir matériellement perdant de toute cette aventure. Tolkien aurait non seulement reconnu ici son livre, mais il applaudirait surtout l'ambition tonale de l'ensemble, le film opérant une transition parfaitement fluide entre les deux trilogies. Le soudain déferlement des troupes de Bolg et Azog, contraignant les belligérants à une union fragile face à un ennemi commun, se montre d'ailleurs étonnamment crépusculaire : si les combats profitent bien sûr de la créativité sans cesse renouvelée et des influences harryhausenesques du réalisateur de Braindead (mention spéciale aux divers Trolls impliqués et aux techniques de décapitation de Thranduil et de son gigantesque élan), ils se montrent d'une violence rare dans une production de ce genre, culminant en un dernier acte réellement funeste, trouvant dans un épais brouillard de guerre un pur décor de cinéma d'horreur.

Prodigieuse en termes de mise en place et de chorégraphie, la bataille en titre occupera près de la moitié du film, sans pour autant que Jackson ne se sente obligé de concurrencer ses prouesses passées. A l'ampleur démesurée du Retour du Roi, ce troisième Hobbit préfère une escarmouche chaotique, rude et désespérée, Jackson renouvelant et réduisant progressivement l'aire de combat, jusqu'à un double-duel final jouant en parallèle sur l'instabilité de deux arènes interconnectées. Un morceau de bravoure fabuleux, pour conclure un épisode malheureusement considérablement réduit pour son exploitation en salles. Fonçant tête baissée durant toute sa première heure (l'hallucinante attaque de Smaug et l'arrivée du Conseil Blanc à Dol Guldur s'en ressentent), laissant de côté plusieurs grands faits de guerre aperçus dans les bandes-annonces, abandonnant de nombreux personnages (la moitié des Nains, Radagast, Beorn), et écourtant plus que de raison l'épilogue, Le Hobbit : La Bataille des Cinq Armées souffre comme aucun opus avant lui de sa version cinéma. Une bonne raison d'attendre la version longue et ses trente minutes supplémentaires... et de repousser nos adieux définitifs à la Terre du Milieu de onze petits mois.

Alexandre Poncet