Band of Brothers
01/12/2014

Band of Brothers

Exodus : Gods and Kings

8

A 77 ans, Ridley Scott est un cinéaste plus fougueux que jamais. Avec Exodus : Gods and Kings, fresque épique à l'ancienne d'une ampleur renversante, il signe une oeuvre à la fois superbe et inaboutie.

Depuis Les Duellistes et dès lors qu'il se penche sur l'Histoire, Ridley Scott a toujours été porté sur l'ellipse, préférant illustrer le temps qui passe par une succession de tableaux plutôt que de le faire ressentir par une forme de narration traditionnelle. 1492 : Christophe Colomb et la version salles de Kingdom of Heaven sont là pour en témoigner : la méthode a parfois ses limites, puisqu'elle présente le risque d'amputer le développement des relations entre les personnages et donc leur caractérisation, d'autant plus que les seconds rôles censés la nourrir se retrouvent alors réduits à de vagues silhouettes, voire à de simples figurants. Exodus : Gods and Kings se heurte à cet écueil de plein fouet. Ainsi, la défiance de Ramsès (Joel Edgerton) à l'égard de Moïse (Christian Bale) est présente dès le départ, le futur pharaon voyant en son frère adoptif (et général des armées de son père) un dangereux rival. Moïse, fin stratège, a beau mépriser la religion d'où qu'elle vienne, il reste le fils préféré de Seti (John Turturro). Ce triangle affectif rappelle ouvertement celui formé par Maximus, Marc-Aurèle et Commode dans Gladiator mais peine à en retrouver l'émotion. L'exil de Moïse, son arrivée à Midian, son mariage et sa vie de berger n'occupent que quelques plans, comme si Scott n'avait qu'une hâte : rentrer dans le vif du sujet, à savoir les dix plaies d'Egypte et la traversée de la Mer Rouge, forcément plus à même d'en mettre plein les yeux que l'image de Moïse en train de conter fleurette à la plus jolie fille du village ou de faire paître ses moutons. L'adoration du veau d'or n'est même pas mentionnée, et seule l'apparition soudaine de cheveux blancs sur la tête de Moïse fait comprendre que le voyage des Enfants d'Israël vers la Terre Promise aura duré quarante ans. L'histoire d'amour contrariée par le contremaître Dathan entre les esclaves Lilia et Josué n'existe pas, non seulement parce qu'elle avait été (joliment) inventée par Cecil B. DeMille pour Les Dix Commandements, mais aussi parce que le rôle de Josué (Aaron Paul) est réduit à sa plus simple expression : censé être le bras droit de Moïse (et après avoir été introduit de fort belle manière), il se contente de lui lancer des regards inspirés et quelques phrases de circonstance. Un sort cependant plus enviable que celui réservé à la mère de Ramsès (Sigourney Weaver), qui ouvre à peine la bouche dans un coin de l'écran. Bref, Scott a tant de choses à raconter en deux heures et demie que le film dégage au mieux une sensation d'urgence qui esquive toute lourdeur narrative, au pire une impression de survol qui handicape le souffle romanesque. Doit-on cela à un script trop économe, à un excès de modestie de la part d'un cinéaste soucieux de ne pas ennuyer son public ou à des coupes imposées par le studio et les exploitants comme ce fut le cas sur Kingdom of Heaven, même si Scott semble revendiquer ce montage comme étant le sien ? La question reste posée.

Mais ce sont là les seuls défauts d'un film qui ressuscite avec splendeur le faste des peplums d'antan. Certes, aussi convaincants soient-ils, Bale et Edgerton ne font pas oublier Charlton Heston et Yul Brynner, mais le spectacle est parfois dantesque. La recréation de l'Egypte Ancienne est saisissante, la première des plaies met en scène des crocodiles en furie dignes d'un remake reptilien des Dents de la mer sur le Nil, Scott n'a jamais aussi bien filmé une bataille que celle qui ouvre le film, la fuite des Hébreux donne lieu à une poursuite en chars à flanc de montagne qui fera date et l'ouverture de la Mer Rouge, proprement hallucinante, tient du jamais vu sur un écran de cinéma, les flots ouverts devenant le théâtre d'un face à face issu tout droit d'un conte mythologique, les références d'Exodus : Gods and Kings à Excalibur n'étant pas innocentes. Tout le film brûle d'une véritable essence guerrière, Moïse étant plus dépeint comme un terroriste que comme un prophète : en s'emparant de ce personnage commun à trois religions (il apparaît aussi bien dans la Torah que dans la Bible et le Coran), Scott établit un parallèle très fort avec le conflit israélo-palestinien. «Quel Dieu est-ce là, Celui qui massacre des femmes et des enfants ?», hurle Ramsès, fou de douleur. «Ils n'auront pas le choix, nous sommes plus nombreux«, rétorque Josué à Moïse lorsque celui-ci s'interroge sur l'effet que produira l'arrivée des Hébreux à Canaan. Des répliques qui ancrent l'action dans un contexte très actuel et qui n'épargnent ni le sionisme, ni le fanatisme musulman, Dieu étant quant à lui montré sous les traits d'un enfant qui ordonne de verser le sang dès que possible et rappelle par bien des aspects l'image que La Passion du Christ donnait de Satan. Ce n'est pas la seule chose susceptible de choquer les croyants : des explications scientifiques sont proposées pour chacune des plaies qui s'abattent sur l'Egypte...sauf la dernière, qui plonge la cité de Memphis dans l'épouvante et le film dans le surnaturel.

Ces audaces rendent le film passionnant, et on regrette que la même profondeur ne s'applique pas à la description des liens fraternels qui unissent Moïse et Ramsès, même si le portrait de ce dernier évite tout manichéisme, faisant de lui un homme rendu égoïste par un terrible manque affectif et en proie à une solitude et à une souffrance intime qui lui interdisent d'aimer Moïse, ce frère qui tente de le sauver de lui-même, autant qu'il le voudrait («Qui, selon toi, a caché ton épée pour que tu la trouves ?», lui demande-t-il). Scott a-t-il choisi de ne pas s'attarder sur cet aspect par pudeur, afin de ne pas remuer la plaie ouverte que lui a laissé la perte tragique de son propre frère Tony, à qui il dédie le film ? Toujours est-il que l'avoir occulté freine l'implication émotionnelle dans une histoire sur laquelle ne cesse pourtant de souffler le vent de l'épopée et qui réserve d'intenses moments de grâce, comme lorsque Ramsès se rend compte des véritables origines de Moïse ou qu'il enterre son fils. Il s'en faut donc de peu pour qu'Exodus : Gods and Kings, propulsé par une musique flamboyante d'Alberto Iglesias, Harry Gregson-Williams et Federico Jusid, s'impose comme un sommet du biblical epic. Sir Ridley étant coutumier du fait, il y a fort à parier qu'une éventuelle version longue saura lui donner toute sa dimension.

 

Cédric Delelée