Les Aventuriers de la Cinquième Dimension
07/11/2014

Les Aventuriers de la Cinquième Dimension

Interstellar

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Il était difficile de publier une critique d'Interstellar avant sa sortie en salles, les choix narratifs de Christopher Nolan ne pouvant être analysés sans que l'on entre dans les détails. Attention, cette critique comportera par conséquent quelques sérieux spoilers, et l'on conseille vivement aux lecteurs qui n'auraient pas encore découvert le film de le voir immédiatement en salle ; que l'on soit d'accord ou non avec les options retenues par le cinéaste, le long-métrage vaut d'être consommé sur écran géant.

Les nombreux carrefours narratifs du scénario définitif d'Interstellar laissent imaginer des réécritures profondes de la part de Christopher Nolan, après que le script de son frère Jonathan eut été abandonné par Steven Spielberg. L'auteur d'A.I. : Intelligence Artificielle et Rencontres du troisième type fut en effet lié des années durant au projet, et compte tenu des thématiques ici abordées, il est aisé de comprendre pourquoi. Plus que la survie de la race humaine, argument qui aurait enfermé le film dans un contexte d'anticipation trop pragmatique, l'idée de transmission et d'héritage est la clef de voûte d'Interstellar, symbolisée par une montre que Spielberg et Jonathan Nolan utilisaient de façon beaucoup plus évocatrice. Le scénario original ayant récemment fuité sur la toile, il est également intéressant de noter que les figures les plus "spielbergiennes" du film actuel sont bel et bien dues au réalisateur de La Guerre des mondes : le père irresponsable, l'implantation de l'intrigue dans une communauté fermière du Middle-West, l'introduction d'un élément perturbateur à la fois high tech et merveilleux (le Drone, que Nolan s'autorisera à filmer comme la Cadillac du ciel de L'Empire du Soleil)... On trouve aussi, dans Interstellar, une nouvelle interprétation du thème de l'Intelligence Artificielle, via deux robots qui, à l'origine, devaient sans doute adopter une apparence humanoïde. Le traitement embarrassant desdites machines par Nolan résume malheureusement à lui seul l'obstination de l'auteur d'Inception à perturber le besoin d'identification du spectateur, et à neutraliser sa grammaire visuelle au profit d'un fond supposément riche. Une posture qui l'amènera paradoxalement à perdre de vue ses enjeux dramatiques de base.

Inutile de connaître les tenants et aboutissants du script supervisé par Spielberg pour repérer les nombreuses sorties de route du présent Interstellar. Mais pour peu que l'on en soit informé, les changements commandités par Nolan se révèlent être pour la plupart irresponsables, car pervertissant le sens initial du projet, sans lui substituer une résonnance convaincante. Comme pour se différencier à tout prix de son illustre prédécesseur, le réalisateur choisit ainsi d'abandonner des rebondissements aussi extrêmes qu'excitants : d'une part la découverte d'une colonie de robots chinois ultra-perfectionnés sur la première planète visitée (la Chine devait à l'origine battre la NASA dans la course à l'exploration spatiale) ; d'autre part, l'existence d'extraterrestres désignés comme tels, créant le fameux Trou Noir pour sauver non pas l'humanité, mais son habitat naturel. Chez Nolan (attention, SPOILERS), les aliens cèdent la place à des humains très évolués, manipulant depuis un lointain avenir des évènements galactiques susceptibles de sauver leurs ancêtres. En découle une inconsistance temporelle difficilement pardonnable : si la survie de l'homme dépend de l'apparition du trou noir, et si le trou noir est provoqué par le fils de l'homme, comment ce dernier peut-il vivre suffisamment longtemps pour maîtriser la technologie nécessaire à sa pérennité ? Et s'il survit sans intervention extérieure, à quoi bon créer un trou noir ? Il s'agit là à vrai dire de la tricherie la plus excusable de Nolan. Plus problématiques sont le voyage Terre / Saturne étalé sur quelques malheureuses semaines, l'intégration très soudaine du héros au sein de la mission secrète de la NASA, la manière dont un « fantôme » parvient à manipuler une montre, des livres et une fenêtre, mais s'avère incapable d'atteindre physiquement la petite fille avec laquelle il souhaite communiquer... La liste s'allonge, séquence après séquence.

Souvent invraisemblable, mécanique et manipulateur, l'Interstellar de Nolan se compromet enfin dans des erreurs de casting manifestes (difficile de se projeter dans les souffrances d'un cosmonaute infortuné découvert par nos héros, quand on est trop occupé à se dire : « Oh ! Mais c'est Matt Damon ! ».), et surtout un déplacement totalement gratuit de ses principaux axes émotionnels. Si la scène du départ dans l'espace est effectivement bouleversante à bien des égards, les retrouvailles finales (Attention SPOILERS) entre le héros et sa descendance trahissent l'essence même du projet. Ignorant froidement ses petits-enfants et arrière-petits-enfants (un changement radical par rapport au script développé par Spielberg, où la scène évoquait l'épilogue de La Liste de Schindler), Cooper tirera rapidement sa révérence pour se lancer dans une love story sortie de nulle part, alors que la première version amenait cette idylle de façon beaucoup plus naturelle. Se reposant tellement sur ses aspirations intellectualistes (la musique de Hans Zimmer prend d'ailleurs souvent la pose) qu'il transforme ironiquement sa tragédie en mélodrame, Nolan n'était peut-être pas le réalisateur idéal pour une aventure humaine aussi incarnée qu'Interstellar. Impossible, évidemment, de ne pas applaudir son ambition formelle : les scènes spatiales sont effectivement fabuleuses, et les diverses planètes inspirent au cinéaste quelques belles idées scéniques. Le traitement des lois de la relativité, totalement inédit au cinéma, force également le respect... Même s'il se montrait, une nouvelle fois, beaucoup plus audacieux et immersif dans la version de Spielberg. Bien sûr, un film doit généralement être jugé pour ce qu'il est et non pour ce qu'il aurait dû être. Mais quand ses choix esthétiques et narratifs reflètent pour l'essentiel une volonté de se réapproprier une œuvre orpheline, ce passif, implicite ou non, a tendance à s'imposer de lui-même.

Alexandre Poncet