Gone Boys
20/10/2014

Gone Boys

The Go-Go Boys: The Inside Story of Cannon Films

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La genèse de The Go-Go Boys rejoint parfaitement son sujet. Sollicités par Mark Hartley (Not Quite Hollywood) pour participer à Electric Boogaloo, longue rétrospective sur l'histoire de la Cannon, Yoram Globus et Menahem Golan décident de produire leur propre documentaire depuis leur Israël natale. Un geste opportuniste qui résume bien la philosophie des deux personnages, dont la complémentarité (l'un a des ambitions de cinéaste, l'autre une âme d'exploitant) fera couler beaucoup d'encre dans les années 1980.

Un petit avertissement pour commencer. Contrairement à Electric Boogaloo: The Wild, Untold Story of Cannon Films, qui a toute latitude pour déconstruire et décrypter avec un humour potache le cahier des charges des films Cannon (c'est d'ailleurs la raison d'être première du projet), la stature de biographie « officielle » et « approuvée » de The Go-Go Boys: The Inside Story of Cannon Films l'empêche de s'attarder comme il le devrait sur une filmographie blindée de nanars intergalactiques. Le chapitre consacré à la grande percée hollywoodienne du studio au milieu des eighties est à ce titre, d'un point de vue strictement critique, le plus faible du long-métrage, les témoignages admiratifs d'Eli Roth (« Quentin Tarantino, le plus grand réalisateur au monde, a une copie 35mm de Ninja III: The Domination chez lui ! La Cannon, c'était du grand art ! ») n'étant contredits que par des extraits de journaux ou d'émissions télévisées vintage. Dans une apparition éclair, l'American Ninja en personne Michael Dudikoff scande certes son admiration pour les exploits de Charles Bronson dans les séquelles d'Un justicier dans la ville, mais oublie de s'attarder sur son statut de simple employé dans l'usine à films qu'était The Cannon Group. Si Jean-Claude Van Damme, interrogé en slip de bain au bord d'une piscine, relate sa légendaire rencontre avec Golan, elle se retrouve isolée au cœur d'un montage trop elliptique, mettant un navet comme The Last American Virgin au même niveau que le fabuleux Massacre à la tronçonneuse 2 de Tobe Hooper, sans doute l'un des accidents les plus heureux de l'histoire du studio. La Cannon étant justement rentrée dans l'inconscient collectif pour son catalogue complètement cintré, on aurait aimé que cette folie soit honorée par le film de Hilla Medalia. Sa structure offre néanmoins une excuse éditoriale de choix : ici, ce n'est pas l'âge d'or qui importe le plus, mais la fondation de l'empire Cannon et sa chute inéluctable.

Impossible ainsi de ne pas saluer quelques jolies tentatives de subversion, à plus forte raison dans le contexte d'un film de commande. Judicieuses, par exemple, sont ces parenthèses prises sur le vif entre intervieweurs et interviewés, en particulier lorsque Menahem Golan refuse avec véhémence de se prêter au jeu de l'autocritique. « Qui êtes-vous pour me demander ça ? Si je fais une erreur, je l'efface et je n'en parle plus. Elle n'existe pas », proteste le cinéaste, visiblement blessé par deux décennies de vaches maigres. Dur à avaler, quand on a régné avec autant de puissance sur le marché du film de Cannes, comme le soulignent quelques reportages d'époque assez ahurissants. La fierté sans borne et la boulimie de pellicule totalement insatiable de Golan sont effectivement la clef de voûte du drame narré ici, depuis un premier acte retraçant ses débuts prometteurs dans l'humble industrie cinématographique israëlienne jusqu'à un épilogue où il présente, derrière un petit bureau encombré, les scénarii qui lui permettront bientôt de retrouver la gloire. Il décèdera quelques mois plus tard. À l'opposé de ce pur artisan du spectacle, vouant un culte sincère aux besoins primaires du public, Yoram Globus affiche un calme et un sourire trompeurs, intelligemment contrebalancés par des images d'archives révélant des techniques de vente digne d'un requin de la finance. Éclairé avec beaucoup d'humanité, notamment par leurs familles épuisées par de trop longues absences, le couple Golan / Globus se révèle être beaucoup plus complexe et passionnant que ce que l'on pouvait imaginer, tout en restant parfaitement cohérent avec son œuvre. Dangereusement endettés et incapables de se concentrer sur l'essentiel (« On aurait dû mettre toute notre énergie dans Superman IV, mais il y avait trop de tournages en cours », confesse Globus), les deux compères finiront on le sait par se séparer au début des années 1990. Medalia saura tirer de leur discorde une conclusion poignante, ponctuée de rebondissements rocambolesques (l'arrivée de Globus à la tête de la MGM... dans l'ombre d'un arnaqueur en lien direct avec la Mafia), et culminant avec des retrouvailles aussi brèves que glaciales.

Alexandre Poncet