Humains ou presque
14/10/2014

Humains ou presque

The Giver

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Si les triomphes de Harry Potter et Twilight ont lancé une nouvelle mode de sagas fantastiques pour adolescents, les recettes faramineuses de leur descendant direct Hunger Games ont relancé en douce une science-fiction indissociable des années 1970 : la fable d'anticipation. Derrière ses traits d'énième teen-movie, The Giver souhaiterait bien ainsi rejoindre THX 1138, Soleil Vert et L'Âge de cristal au panthéon du genre.

Né en 1950, soit plus jeune que Richard Fleischer, Michael Anderson ou même George Lucas, mais plus mûr Gary Ross ou Francis Lawrence, Phillip Noyce entend à l'évidence s'inspirer davantage de ces classiques des seventies que des blockbusters récents. En cela, il s'inscrit dans un mouvement non pas contemporain, mais remontant à la fin des années 1990, lorsque Andrew Niccol, Peter Weir ou Gary Ross justement, futur réalisateur d'Hunger Games, se risquaient à dénoncer les travers d'une société bâtie sur les apparences avec Bienvenue à Gattaca, The Truman Show ou Pleasantville. Faiseur sans grande personnalité (son superbe Calme Blanc, sorti à la fin des années 80, devait presque tout à George Mad Max Miller), Noyce trouve donc dans le ton et l'esthétique de The Giver : Le Passeur matière à voyager lui-même dans le passé, illustrant le script exactement comme il l'aurait fait vingt ans plus tôt, entre une aventure de Jack Ryan et un oubliable Sliver.

Rien d'étonnant dans ce contexte à le voir piller Bienvenue à Gattaca et Pleasantville, empruntant à l'un sa dénonciation d'une civilisation eugéniste et isolationniste, et volant à l'autre une photographie monochrome virant peu à peu au délire chromatique, au fur et à mesure que les protagonistes s'affranchissent des règles, laissent parler leurs émotions, bref, s'humanisent.



Sur le fond, The Giver : Le Passeur est donc une entreprise formidablement louable. Héritier de la mémoire d'un monde disparu, son jeune héros doit choisir entre adhérer à l'inhumanité de son univers ou la contaminer d'émotions par essence dangereuses. Si l'argument a de quoi séduire, notamment grâce aux discussions entre Brenton Thwaites et Jeff Bridges qui ponctuent le récit, le traitement ne tarde pas à afficher ses limites, dues à la fois à la vision simpliste de Noyce et au script elliptique de Michael Mitnick et Robert B. Weide, adapté d'un roman de Lois Lowry.

Succédant à une exposition impeccable, usant avec parcimonie de panoramas futuristes très évocateurs et jouant des sourires trompeurs de ses nombreux personnages, Noyce cède rapidement à une vision très naïve et manichéenne de notre réalité, étalée à travers des montages youtubesques façon « United Colors of Benetton », censés synthétiser la beauté et l'horreur de l'histoire humaine. Plus de subtilité aurait été bénéfique à l'expérience globale de The Giver : Le Passeur, de même qu'un troisième acte un peu plus retenu et sourd. Car en l'état, la petite virée très sports extrêmes du héros est très, très loin de valoir en tension et en émotion l'ultime test médical de Bienvenue à Gattaca, pour ne citer que son premier modèle...

Alexandre Poncet