Qui veut prendre sa femme ?
12/10/2014

Qui veut prendre sa femme ?

Gone Girl

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Adapté du best seller Les Apparences de Gillian Flynn, le nouveau David Fincher parle du mensonge sous toutes ses formes, de ceux qu’on raconte aux autres mais aussi à soi-même… et s’impose comme un thriller psychologique stimulant que n’aurait pas renié Paul Verhoeven.

Qu’on se rassure : malgré le parallèle qu’on peut établir avec le cinéaste hollandais, Gone Girl est bel et bien un film de David Fincher. Le désir de contrôler autrui à travers la manipulation (Se7en, The Game, The Social Network), la création de quelqu’un qui n’existe que dans l’esprit d’un autre ou dans le sien propre (Fight Club), l’enquête et sa procédure (Zodiac), les secrets de famille (Millénium : Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes), le refuge qui devient une prison (Panic Room), autant d’éléments qui prouvent que malgré sa fidélité au texte d’origine, le réalisateur retrouve les thèmes qui ont fait de lui l’un des auteurs les plus complexes du cinéma américain.

Gone Girl peut donc s’interpréter comme un instantané de son œuvre, ce que laisse entendre le rapide enchaînement de plans fixes qui plantent le décor pour ouvrir le film. On se risquera à dire que, paradoxalement, c’est peut-être aussi son film le plus personnel, ou en tout cas le plus représentatif de la misanthropie dont il a toujours semblé faire preuve, laquelle l’a parfois conduit à être considéré comme un artiste froid et clinique. À force de mettre en scène des sociopathes, on en viendrait presque à se demander si Fincher n’en est pas devenu un lui-même : dans Gone Girl (le titre est à double sens), il épouse leurs actes avec une aisance effrayante, un peu comme s’il animait des marionnettes qu’il n’oublie cependant jamais d’incarner. Le choix de Ben Affleck (parfait dans un rôle qui prolonge celui qu’il tenait chez Terrence Malick dans À la merveille) et de la blondeur glamour de Rosamund Pike s’avère idéal, et la narration adopte un double point de vue pour mieux s’amuser avec le spectateur et troubler ses empathies. Intelligent, Gone Girl ? Mieux : brillant, presque retors. Comme son personnage principal, en somme, vers qui va logiquement la préférence du cinéaste.



Sans dévoiler sa nature à ceux qui n’ont pas lu le roman dont Gone Girl est tiré, on peut d’ores et déjà affirmer que rares ont été les films à plonger de façon aussi directe dans un esprit malade. Tout en créant une distance et sans jamais juger ses actes ni tenter d’analyse comportementale, Fincher explore son sujet de manière frontale et glaçante, remettant en question non seulement la perception du spectateur mais aussi le processus d’identification qui ne manque pas de s’établir. Ainsi, il le déplace sans cesse au gré des événements ou des révélations de l'intrigue, dont la gravité est contrebalancée par un humour ravageur (on pourrait presque parler de comique de situation) qui oxygène la narration. Bien que très tendue, celle-ci procède par vagues en se recentrant à loisir sur une investigation qui piétine ou sur le démasquage interne des apparences qui l’empêchent d’avancer, fournissant au spectateur des informations qui lui donnent le sentiment d’être un observateur privilégié pour mieux lui faire perdre pied quand ce qu’il pense avoir compris des personnages est annulé par leurs choix. Des prises de décision si imprévisibles que ceux-ci restent à jamais insaisissables et donc profondément humains.



La filiation avec Verhoeven s’établit quant à elle aussi bien sous des aspects plastiques que narratifs et à travers des personnages secondaires féminins solidement campés, même si le film prend par ailleurs le risque d’être taxé de misogynie comme ce fut le cas pour Basic Instinct, que Fincher cite ouvertement en ligotant le sexe à la mort dans une scène incroyablement gore dont la frénésie sanglante fait écho à celle, médiatique, qui entoure l’affaire. L’occasion pour lui d’attaquer la presse avec une férocité digne de Robocop et, avec une certaine fourberie, de cultiver l’ambiguïté que ses vautours suggèrent en semant le doute dans l’esprit du spectateur sur une éventuelle déviance de la gémellité. On l’aura compris, raconter l’histoire de Gone Girl serait déflorer son suspense et ses nombreux rebondissements, qui font passer les 2h25 de projection à la vitesse d’  « un épisode de New York Unité Spéciale », pour reprendre une formule employée  par Ben Affleck, mari paumé vite suspecté d’avoir tué sa femme mystérieusement disparue. Son calvaire a des allures de damnation. 

 

Cédric Delelée