La banlieue, c'est Moreause
07/02/2017

La banlieue, c'est Moreause

Seuls

10

Un réalisateur au solide bagage, une BD à succès ouvertement fantastique et ayant fédéré diverses générations, un budget relativement confortable donnant au projet les moyens de ses ambitions… Tiendrait-on enfin un film de genre français capable de rameuter les spectateurs sans les prendre pour des débiles ?

Avec son compère Xavier Palud, David Moreau avait fait sensation en 2006 avec Ils, home invasion tendu et dégraissé. Après une aventure américaine moins convaincante via le remake de The Eye, le duo fait bande à part, et tandis que Palud persévère dans le thriller (À l’aveugle, les séries Intrusion et Braquo), Moreau tente de se fondre dans le moule franco-français avec la comédie romantique 20 ans d’écart. Et justement, ce n’était visiblement qu’un écart, puisque le voilà aux commandes de Seuls, adaptation de la BD de Fabien Vehlmann (scénario) et Bruno Gazzotti (dessin) qu’il coécrit et coproduit. Autant dire que le bonhomme est impliqué, et pendant la première heure de film, ça se sent. Ça se sent bien même, puisqu’au-delà d’un pitch déjà vu (des ados se réveillent dans une ville désertée et tentent de comprendre ce qui est arrivé), Moreau mène sa barque avec beaucoup d’assurance et de style. Le Scope est classieux, la photo contrastée et colorée sublime les décors de banlieue pour leur conférer une vraie identité, la mise en scène est ample et nerveuse (en dépit de quelques plans en CGI un peu voyants)… Et surtout, les personnages (sensiblement plus vieux que dans la BD, ce qui n’est pas plus mal pour la crédibilité de l’action) existent grâce à une caractérisation tranchée à défaut d’être subtile, et à des dialogues plutôt réussis. L’identification aidant, on découvre avec les héros les multiples indices intrigants (la brume dévastatrice, les drones surveillant leurs faits et gestes, le mystérieux Steelman qui les poursuit) qui façonnent un mystère dont les composantes sont distillées avec assez de savoir-faire pour donner envie d’en savoir plus. Et on commence à se dire que, putain, on est peut-être bien devant un film de genre français grand public réussi ! Qui ne prend pas son histoire de haut ! Qui ne l’infantilise pas pour flatter le public jeune auquel il se destine ! Qui a de la gueule ! Wow. Sauf que… non.

Non, parce que le film reste, et c’est tout à son honneur sur le papier, fidèle à la bande dessinée. Et si celle-ci a disposé de onze volumes pour déployer une mythologie complexe, elle est aussi parsemée de maladresses que le film amplifie dans sa dernière demi-heure en voulant parachever l’exposition de son univers. Le méchant est ainsi très très méchant. Parce qu’il veut tuer les héros et assassine un handicapé mental ? C’est déjà beaucoup. Mais ça ne suffit pas : en plus, il est blond et nazi. Ah ouais, il est SUPER méchant alors. Et l’explication de la désertification de la ville (ATTENTION, SPOILERS !) nous ramène sur le territoire désormais sur-exploré des limbes arpentés par des héros-qui-sont-morts-mais-ne-le-savaient-pas. Certes, dans la BD, ce prédicat est épicé de notions ésotériques qui lui confèrent plus de subtilité, mais à l’écran, pour un spectateur qui ne connaîtrait pas l’histoire, la sensation de manque d’originalité est indéniable (FIN DES SPOILERS). Seuls a ainsi le cul entre deux chaises, à la foi démonstration d’un savoir-faire indéniable et prisonnier de son propre scénario, dont on se demande au final à qui il peut bien s’adresser. Car si le script parvient à faire cohabiter des personnages issus de différentes classes sociales au sein d’une intrigue à la fois réaliste et fantastique, son dernier tiers fait basculer le tout dans une allégorie approximative qui déracine le film de ses fondations habilement construites pour l’emmener vers une destination qui peine à convaincre. On espère sincèrement que Seuls saura attirer assez de spectateurs en salles pour avoir les moyens de nous prouver que son histoire en a assez sous le capot pour nous faire mentir. 

PS : Désolé pour le jeu de mots pourri du titre, mais c'était plus fort que nous.

Laurent Duroche

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