2300 Plan 9 les étranges nuits du cinéma, 17e édition
13/06/2016

2300 Plan 9 les étranges nuits du cinéma, 17e édition

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Du 21 au 27 mars derniers, les montagnes suisses ont encore connu l’apocalypse. Notre intrépide reporter Gilles Esposito vous raconte ses impressions, recueillies au péril de sa vie et de sa vertu.

On vous avait raconté l’an passé l’ambiance de douce folie qui envahit le Temple Allemand de La-Chaux-de-Fonds, durant chaque semaine sainte. Ö sacrilège, d’autant que le public n’est pas le seul à être turbulent : c’est limite pire du côté de l’équipe de la manifestation suisse, dont certains membres peinturlurés et/ou costumés poussent le vice jusqu’à harceler les invités pendant que ces derniers essaient de présenter une séance tout en conservant un minimum de dignité ! Eh bien, sachez que ça ne s’est pas arrangé pour l’édition 2016. C’est donc sous les caresses insidieuses et troublantes d’une étrange créature masquée que l’auteur de ces lignes s’est retrouvé à introduire Le Peuple des Abimes, à la faveur d’un mini-cycle Hammer en véritables copies 35mm. Double extase puisque ce petit chef-d’œuvre date de l’époque (1968) où la boîte, alors dirigée par un Michael Carreras qui assure ici lui-même la réalisation, cherche de nouveaux sujets après avoir ressuscité l’ensemble du bestiaire fantastique, comme avec le Frankenstein s’est échappé ! réalisé en 1957 par Terence Fisher et projeté la veille. Du coup, ce Peuple des Abimes se pose d’abord en drame fiévreux embarquant des personnages au bout du rouleau sur un cargo pas très net, avant de virer au délire baroque quand le rafiot se retrouve piégé dans une espèce d’atoll habité par des monstres gluants et par les descendants consanguins de conquistadors fous de Dieu. A l’inverse, Les Cicatrices de Dracula de Roy Ward Baker (1970) marque le moment où la Hammer revient aux monstres classiques, et tente de les mettre au goût du jour en en rajoutant dans le sexe, la violence sanguinolente et les détails bizarres : voir notamment cette étrange façon de raccorder les extérieurs réels et les décors de studio. C’est du moins ce que votre serviteur a essayé d’expliquer sous un déluge de quolibets. Oui, je vous aime aussi.

Et à part ça, que pouvait-on voir au 2300 Plan 9 ? Ben, le fameux marathon de courts-métrages du jeudi soir, Visitor Q en ciné-concert bruitiste, Killer Crocodile dans sa VF obligatoire (« Mêle-toi de tes fesses, pauv’ loche ! »), un tas de trucs plus ou moins gore et choisis avec un complet mépris de l’actualité (The Loved Ones date de 2010 : et alors ?). Concentrons-nous cependant sur les produits les plus frais, tel ce 2021 qu’un Neuchâtelois répondant au nom de Cyril Delachaux a réalisé tout seul dans son coin. Et quand nous disons seul, ce n’est pas un vain mot : le bougre a tourné avec de petites caméras de type GoPro et autres, tout en interprétant lui-même l’unique personnage qui paraît à l’écran ! Il faut dire que cela colle parfaitement à un sujet de post-apo minimaliste. Comme dans La Dernière femme sur terre de Roger Corman, la race humaine est effacée en un éclair de la surface de la planète, à l’exception d’un type qui faisait de la plongée au moment du flash… et qui n’est pas plus fâché que ça de la situation quand il sort de l’eau. Une misanthropie galopante qui irrite souvent (on n’en peut bientôt plus des monologues en mode : « Tous des cons sauf moi ») mais qui renouvelle également le genre. En effet, à l’inverse de tant d’histoires statiques de survie, 2021 prend la forme d’une enquête solitaire sur les raisons de la catastrophe, et du même coup, celle d’une grande virée à travers la Suisse déserte, des calmes rivages lacustres jusqu’aux plus hauts sommets alpins. Curieux. Pendant que la belle Sonia Novoa faisait une sieste bien méritée, nous avons aussi pu voir Tokyo Grand Guignol, projet assez dingue de film-omnibus tourné au Japon par quatre réalisateurs français rompus aux micro-budgets. Surprise, aucun ne joue la carte de l’étranger perdu dans les mystères du Pays du Soleil Levant. François Gaillard (Blackaria, Last Caress) préfère broder un exercice de style sur les univers situés au-delà du miroir, tandis que Yann Moreau mélange polar yakuza poisseux et voyage dans le temps, et que Nicolas Alberny (8th Wonderland) s’inspire du célèbre Hachiko : le fameux toutou qui a continué à attendre son maître tous les soirs à la gare de Shibuya, des années après avoir été abandonné. Son segment invente ainsi une créature originale, un « clebs-garou » alliant la sauvagerie du lycanthrope à la fidélité patiente et obstinée d’un brave chien. Si nous devions absolument avoir un sketch préféré, nous choisirions cependant le seul à ne pas verser dans le gore, celui de Gilles Landucci, qui déjoue finement les motivations habituelles des fantômes nippons. Mais l’ensemble reste assez homogène en termes de qualité et d’aspect visuel, et si coupait son générique, Tokyo Grand Guignol pourrait très bien passer pour une petite production 100 % japonaise. C’était le but, non ?

(Merci à Batmarie, Lecoon, Sarah Sow, Tadzul Lempke, Missa Matti, Mortimer Mortipère, et à toute l’équipe du 2300 Plan 9)

 

Gilles Esposito