Au bonheur des Orcs ?
30/05/2016

Au bonheur des Orcs ?

Warcraft : Le Commencement

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La voici donc, cette adaptation de World of Warcraft sur laquelle Legendary et Blizzard planchent depuis près de six ans. On aimerait vous dire que la fin justifiait l’attente. On aimerait, sincèrement…

En mars 2013, durant la promotion du Monde fantastique d’Oz, Sam Raimi révélait les raisons de son départ de Warcraft : Le Commencement : « Les gens de Legendary sont venus me chercher pour travailler sur ce film, et je leur ai répondu : « bien sûr, j’adore World of Warcraft, et je pense que ça ferait un très bon film ! » J’ai donc lu le script qu’avaient écrit des gars de Blizzard, mais ça ne fonctionnait pas vraiment de mon point de vue. Je leur ai dit que je voulais créer ma propre intrigue avec Robert Rodat. Nous avons pitché notre script devant Legendary, et ils ont accepté, puis nous avons pitché devant Blizzard et malgré quelques réserves, ils ont eux aussi accepté. Robert a écrit le scénario, et c’est après que nous avons appris que Blizzard avec un droit de véto sur le projet. En réalité, ils n’avaient jamais vraiment validé notre approche. Ces réserves, c’était une manière de dire : « nous n’approuvons pas cette histoire, et nous voulons aller dans une autre direction. ». Après avoir passé neuf mois sur ce truc, on nous a donc demandé de repartir à zéro. Robert l’a fait, mais pas assez vite au goût de Blizzard. Honnêtement, ils s’y sont très mal pris, en ne clarifiant pas les choses dès le départ. À croire qu’ils avaient peur de me le dire ! » Si Raimi était probablement ce qui pouvait arriver de mieux au projet, à en juger par la manière dont il ouvrit au très grand public l’univers supposément geek de Spider-Man (du moins dans les deux premiers épisodes), on aimerait pouvoir en dire autant du choix de Duncan Jones et de son coscénariste Charles Leavitt.

À première vue, Legendary et Blizzard prennent pourtant un risque : Jones s’est illustré dans une science-fiction minimaliste à tendance auteurisante (Moon, Source Code), tandis que Leavitt a aiguisé sa plume avec l’étude de caractère K-Pax, l'homme qui vient de loin (un ratage pas inintéressant avec Kevin Spacey) et, surtout, le drame guerrier Blood Diamond. De la fresque d’Edward Zwick, on retrouve d’ailleurs quelques traces dans Warcraft : Le Commencement. Jamais manichéen, le film pose un regard compatissant sur les deux côtés du conflit, évoque une exploitation de ressources illégale, parle d’embrigadement de la jeunesse et de perte d’innocence… En grattant la surface, on peut donc comprendre les motivations de Leavitt, et par extension celles de Jones. Malheureusement, celles-ci se noient rapidement dans une approche vétuste de l’heroic fantasy sur grand écran, et un cahier des charges pervertissant les meilleures intentions du récit. Alors que des cinéastes comme Sam Raimi, Peter Jackson et James Cameron ont depuis longtemps compris comment traduire un univers opaque à destination d’une audience universelle, sans pour autant s’aliéner les gardiens du genre ou les fans d’une éventuelle œuvre originale, Jones et Leavitt tombent dans absolument tous les pièges, trébuchent à tous les obstacles disséminés par ce type d’exercice. Plutôt que de limiter leur point de vue durant leur premier acte, afin de souder les liens affectifs entre protagonistes et spectateurs, les duettistes s’éparpillent, multipliant noms et informations au point d’en effacer tout leur sens. Si les enjeux sont rapidement posés, tournant autour de loyautés, trahisons, scrupules et dilemmes divers et variés, impossible de s’attacher à une masse de personnages affichés comme autant d’éléments du décor.

Tout, dans Warcraft : Le Commencement, n’est ainsi qu’affaire d’intrigue, et non de repères émotionnels. En d’autres termes, des personnages nous racontent en permanence ce qu’ils vont faire dans la séquence suivante, sans que l’on se soucie jamais de leur sort. Un constat aggravé par un agencement de séquences presque aléatoire et un montage elliptique pour le moins étrange, empilant les lieux emblématiques du jeu au gré de fondus enchaînés paresseux. L’ensemble de la production semble d’ailleurs ne pas savoir où elle va, au point de piquer à Game of Thrones son compositeur uniquement parce que c’est à la mode ; opportuniste, cette tentative d’exploitation aboutit logiquement à l’un des pires scores de blockbuster en dix ans. Si Duncan Jones assure un minimum de professionnalisme derrière la caméra, en proposant notamment des prises plus longues que la moyenne et des combats relativement lisibles, Warcraft : Le Commencement ressemble au final à un bête fan-film adolescent, à un pilote de série télé anormalement friqué, voire même à une partie lambda de Donjons & Dragons mise en images à l’aide de technologies ahurissantes. Devant les moyens investis dans l’affaire et les prouesses des équipes d’ILM (les orcs sont réellement prodigieux, et justifieraient presque à eux seuls le visionnage), on se surprend souvent à rêver d’un autre film, structuré, incarné et réellement prenant. Plus proche d’Eragon que du Seigneur des Anneaux, Warcraft : Le Commencement n’est pas celui-là…

Alexandre Poncet