Au re-commencement
17/05/2016

Au re-commencement

X-Men : Apocalypse

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Bryan Singer les aime, ses mutants. Après avoir repris en main la franchise avec audace et roublardise, il repart à l’aventure avec ce qui constitue une vraie « origin story » de l’équipe du professeur Xavier, ici confrontée au père de tous les mutants.

Avec le formidable X-Men : Days of Future Past, Bryan Singer avait repris la main sur sa saga, sacrément handicapée par un troisième épisode sacrilège confié au balourd Brett Ratner par le boss d’alors de la Fox, Tom Rothman, notoirement furieux contre Singer d’avoir réussi à garder le contrôle créatif sur X-Men 2 puis d’être allé faire Superman Returns pour le compte de la Warner. X-Men : Le Commencement avait vu l’alliance de Singer à la production et de Matthew Vaughn (un temps en poste sur le troisième opus) à la réalisation, avant que Singer ne récupère les rênes avec DOFP. En utilisant le concept du voyage dans le temps, le réalisateur de Usual Suspects nous offrait non seulementun formidable spectacle d’aventure SF, mais se permettait également de bouleverser la timeline de l’univers X-Men en oblitérant purement et simplement le film de Ratner. Mais pas seulement par esprit de vengeance : comme le montrait la très belle dernière scène, ce tour de passe-passe l’autorisait à ressusciter Jean Grey, dont le personnage, lancé sur la storyline « Dark Phoenix » par le bandulatoire plan final de X-Men 2, avait été traité par-dessus la jambe par Ratner. Après cette jouissive tabula rasa, il était temps de reprendre les choses au commencement.

Nous sommes dans les années 80. Après les événements de Days of Future Past, l’existence des mutants est connue de tous et une paix toute relative règne sur Terre entre les humais et leurs extraordinaires cousins. Alors qu’Erik Lehnsherr/Magneto vit incognito en Allemagne de l’Est et travaille dans une usine de métallurgie pour subvenir aux besoins de sa femme et sa fille, Mystique (Jennifer Lawrence) continue de lutter dans l’ombre pour libérer les mutants opprimés. C’est ainsi qu’elle arrache le jeune Kurt Wagner (Kodi Smit-McPhee) des griffes d’organisateurs de combats clandestins, aux cours desquels on croisera Angel (Ben Hardy). De son côté, le professeur Xavier (James McAvoy) dirige son école pour surdoués avec à ses côtés Hank McCoy/Beast (Nicholas Hoult). Parmi ses élèves, la jeune télépathe surdouée Jean Grey (Sophie Turner) et un nouveau venu, Scott Summers (Tye Sheridan), le futur Cyclope. Mais en Égypte, une entité antédiluvienne nommée Apocalypse (Oscar Isaac), premier mutant de l’Histoire de l’Humanité, s’éveille, et refuse de croire que la Terre est aux commandes des humains…

Bryan Singer n’a pas peur de la foule : comme dans X-Men : Days of Future Past, le nombre de personnages et de storylines qui s’entrecroisent ici est assez ébouriffant. Ce qui amène le cinéaste et ses scénaristes à adopter une approche narrative très proche du tout premier X-Men : construire le scénario brique après brique comme une montée en puissance dramatique qui amènera à l’affrontement final. Si X-Men : Apocalypse se montre donc plus mécanique que son virtuose prédécesseur, il reste indéniable que ce choix met en lumière la qualité première de la saga vue par Singer : un amour indéfectible pour les personnages, dont les motivations sont toujours le moteur de l’intrigue, quitte à ne pas céder aux recettes marvelliennes habituelles en matière d’action et de spectacle. Ce qui fait de Days of Future Past et d’Apocalypse les meilleurs comic-book movies actuels, parce que leur approche du matériau narratif reste extrêmement classique et humaine, réussissant à extirper d’un phénomène culturel devenu sur-industrialisé un cœur qui ne cesse jamais de battre. Cela dit, on notera peut-être pour la première fois ici un essoufflement thématique certain, puisque le triangle Xavier/Magneto/Mystique n’évolue guère, capitalisant toujours sur l’espoir du premier de voir le second le rejoindre sans céder à la tentation du Mal, alors que la troisième est toujours prise entre deux feux. Heureusement, la fin du film verra une évolution notable de ce statu quo. De fait, Apocalypse se révèle clairement être un film de transition. Car le script met en place ce qui deviendra la dynamique la plus connue des fans de lingue date de la BD : l’ère Jean Grey/Cyclope, avec notamment l’annonce – ENFIN – d’un traitement à la hauteur de la saga Dark Phoenix, qui devrait prendre de l’ampleur dans les films suivants.

Ce statut de « film de transition » est parfois problématique, notamment en ce qui concerne le bad guy de l’histoire. D’une incroyable scène d’intro qui devrait pas mal faire réfléchir le Alex Proyas de Gods of Egypt à la phase de recrutement de ses Cavaliers, Apocalypse est un méchant certes impérial, mais sous-exploité, puisqu’il ne sert qu’à raviver la problématique qui lie Xavier à Magneto et à révéler le potentiel des jeunes X-Men. Son indéniable envergure ravalée au rang de simple rouage narratif aboutit à une frustration certaine, tant on aurait aimé le voir plus longtemps à l’écran. Même chose pour Angel, rabaissé au rang de simple sbire alors que sa destinée dans le comic-book, liée à son passé, est bien plus dramatique. Pour être plus clair : il aurait fallu que X-Men : Apocalypse dure une bonne heure de plus pour donner l’envergure nécessaire à tous ses personnages. Compliqué pour un film qui affiche déjà 2h25 au compteur…

Pour autant, au cœur de ces 2h25, le plaisir est quasi total. Déjà parce que l’univers visuel est un authentique plaisir à contempler : coloré, chatoyant, le film nous venge des habituelles teintes vert-chiasse dépressives et télévisuelles des dernières productions Marvel et embrasse pleinement son héritage comic-book au lieu de s’adonner à un pseudo réalisme chiantissime et dégueulbif. Ainsi, les années 80 sont ici traitées de façon ultra pop, des tenues des personnages (Diablo qui se trimballe avec la veste de Michael Jackson, ce qui souligne son envie de s’intégrer) aux incontournables références (la virée pour aller voir Le Retour du Jedi qui se conclut par un jouissif « De toute façon, le trois est toujours le pire » et ferme sans l’avoir prévu le clapet du Spider-Man de Captain America : Civil War !). Ensuite parce que Singer sait toujours ménager des séquences époustouflantes par leur tension dramatique et leurs idées visuelles, et elles sont ici nombreuses, du face-à-face tragique entre Magneto et une milice dans la forêt (peut-être la meilleure scène du film) à la rencontre entre Apocalypse et Storm. Quicksilver prend une place prépondérante dans le récit et nous gratifie d’une nouvelle séquence slow-mo ahurissante de maîtrise et extrêment drôle, même si l’effet de surprise s’est forcément dissipé. Et si l’affrontement final contre Apocalypse reste fort classique, celui qui se livre dans l’esprit de Xavier captive bien plus Singer. Le cinéaste en fait un grand moment d’inventivité, d’une noirceur étouffante mais débouchant sur une libération jouissive et touchante. Des séquences qui marquent l’esprit, il y en a bien d’autres dans cet X-Men : Apocalypse d’une générosité absolue (l'apparition de Wolverine, très fan service dans l'esprit mais qui respecte totalement la storyline mise en place dans X-Men : Days of Future Past). Et si l’aspect transitoire du film pose problème à plusieurs niveaux, il n’empêche que Bryan Singer se démène comme un beau diable pour extraire son œuvre du tout-venant super-héroïque et en faire une saga classique dans son approche de l’histoire et des personnages, avec un cœur énorme et une envie de cinéma dévorante. Par les temps qui courent, c’est un don précieux.

Laurent Duroche