Les derniers héros
14/04/2016

Les derniers héros

Captain America : Civil War

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Annoncé par la presse internationale comme "le meilleur Marvel", "le meilleur film de super-héros de tous les temps", voire "le meilleur film d'action au monde" (le recul et la modération : ces grands fondements critiques du XXIème siècle), Captain America : Civil War arrive dans les salles quelques semaines après l'injuste assassinat de Batman v Superman : L'Aube de la Justice. Deux poids deux mesures, pour des projets aux résonnances finalement très proches.

Tout comme le dernier plan du film de Zack Snyder, les deux dernières séquences de Captain America : Civil War (l'une juste avant le générique de fin, l'autre au milieu des crédits) manquent de corrompre les choix les plus audacieux du projet. En fournissant une conclusion plus tempérée au public, après un formidable dernier acte ressemblant fort à une tragique défaite, Marvel semble rétropédaler in extremis, de peur de griller des cartouches lucratives. Désormais prisonnier de gimmicks installés par accident à la fin d'Iron Man, le studio ne se cache même plus d'importer des codes feuilletonnants (pour ne pas dire télévisuels) dans les salles obscures. Présentée comme un vague cliffhanger, la fameuse séquence post-générique aurait dû conclure le récit, d'une façon autrement plus intime. Des erreurs de point de vue de ce genre, Captain America : Civil War en compte quelques-unes, toutes liées aux enjeux économiques qui conditionnent désormais la formule Marvel. Les droits de Spider-Man viennent enfin d'être négociés par les avocats de Disney et Sony Pictures ? Greffons-le alors à la narration, en se gardant bien de resservir au public son importante genèse. L'idée est culottée, peut-être même pertinente, mais elle n'est secondée par aucune vraie perspective sur le personnage. Simplement appelé pour combattre aux côtés de Tony Stark, le Spidey nouveau fait le show avec une grâce et une générosité jubilatoires, nous vengeant en un quart d'heure des deux The Amazing Spider-Man de Marc Webb. Pour l'instant, il n'existe néanmoins qu'à travers des promesses cinématographiques à venir. En interrompant littéralement le climax de Batman v Superman : L'Aube de la Justice avec des bandes-annonces Youtube des prochaines franchises DC, Zack Snyder glissait un commentaire sur la globalisation du genre. On peut se demander quelle démarche est en définitive la plus cynique.

Une fois que l'on décide de regarder au-delà du filet de sécurité omniprésent de Marvel, Captain America : Civil War parvient à s'imposer comme un blockbuster pétaradant, relativement complexe et par certains aspects plutôt courageux. S'il n'est pas aussi focalisé que dans Captain America : Le Soldat de l'hiver, le détournement du genre super héroïque par le prisme du cinéma d'espionnage reste très convaincant, les frères Russo réussissant à ancrer leur récit dans des enjeux politiques on ne peut plus contemporains. Vraisemblablement fans de la série Jason Bourne, les deux réalisateurs abordent leur cahier des charges au ras du bitume, baladant leur public à travers la vieille Europe durant une bonne heure de projection. S'ils étaient décrits comme la norme dans les deux Avengers de Whedon, en raison d'une approche purement science-fictionnelle, les super-pouvoirs des personnages jurent ici avec l'hyper-réalisme ambiant ; une antinomie que les Russo manient très consciemment, allant jusqu'à situer la bataille centrale dans le décor plat et factuel d'un aéroport.  Le statut de parias des protagonistes se voit cristallisé par ce parti-pris anti-glamour : si le monde du premier Avengers appartenait aux êtres améliorés, ces derniers n'ont clairement plus leur place dans celui de Civil War.

En cela, et en dépit d'une galerie de caractères encore plus foisonnante que celle de Avengers : L'Ère d'Ultron, ce troisième Captain America se présente bel et bien comme une suite directe de First Avenger et Le Soldat de l'Hiver, dont il partage les questionnements idéologiques ("les Avengers ont tué ma famille, puis ils sont rentrés chez eux", constate une victime collatérale du climax d'Ultron) et surtout l'ancrage émotionnel. Bien sûr, l'échelle du spectacle atteint ici des proportions démesurées, soulignées par la taille changeante d'Ant-Man. Sur deux heures trente, le long-métrage accumule ainsi une demi-douzaine de morceaux de bravoure. Toutes proportions gardées, ces séquences convoquent tantôt le cinéma de Michael Mann ou de Paul Greengrass (voir cette poursuite tendue à travers un tunnel autoroutier, ou la violente évasion de Bucky dans une cage d'escalier), tantôt la virtuosité chorégraphique d'un Sam Raimi (exploitant à merveille les capacités d'Ant-Man, Spider-Man et Black Panther, la scène de l'aéroport est ce que Marvel a produit de mieux dans le genre). Plutôt que de se noyer dans ce déferlement d'action, le film parvient à se trouver un pouls, une raison d'être dépassant le simple Money Shot. Aucun, d'ailleurs, n'atteint la beauté d'un plan-clé du grand final : mis au tapis par Iron Man, Steve Rodgers se relève les poings levés, et la mâchoire en sang. "Je peux faire ça toute la journée", lance-t-il, en écho d'un des moments les plus mémorables du film de Joe Johnston. Si le monde a changé, l'idéaliste de Brooklyn, lui, est resté le même.

Alexandre Poncet