Disney a les crocs !
14/04/2016

Disney a les crocs !

Le Livre de la jungle

7

Plus qu'un long-métrage, Le Livre de la Jungle est une démonstration de force logistique à l'ambition rare, au service de la politique économique actuelle des studios Disney. Si vous appréciez la simplicité et la douceur du film d'animation dont il s'inspire, vous risquez d'être décontenancé par ce remake...

En 2007, Il était une fois devait permettre à Walt Disney de disserter sur son héritage culturel, en ironisant volontiers sur les codes de ses propres contes animés. L'intention était louable et le résultat hautement sympathique, jusqu'à ce qu'un dernier acte ne vienne transformer l'entreprise en remake déguisé et très premier degré de La Belle au bois dormant. En coulisses, le studio aux grandes oreilles voyait en réalité dans le projet un prototype, permettant de jauger les réactions de la jeunesse contemporaine vis-à-vis d'univers passés. Pari gagné : pour un investissement d'environ 80 millions de dollars, Il était une fois en rapporte près de 350 à travers le monde. Suffisamment pour que Disney commande à Tim Burton une suite live d'Alice au pays des merveilles pour une enveloppe de 200 millions de dollars... largement compensée par des recettes dépassant le milliard. Nous sommes en 2010, les films Marvel sont encore distribués par Paramount, et face aux poules aux œufs d'or des studios concurrents (Avatar chez Fox, The Dark Knight : Le Chevalier noir chez Warner, Fast and Furious chez Universal), Disney décide de recalibrer l'ensemble de sa ligne éditoriale autour du triomphe d'Alice. Suivent ainsi Le Monde fantastique d'Oz de Sam Raimi et Maléfique de Robert Stromberg, qui rapportent respectivement 500 et 760 millions de dollars à travers le monde. Largement de quoi justifier l'accélération de cette vague de suites / remakes, laquelle aboutit aujourd'hui à cet étrange mastodonte qu'est Le Livre de la jungle.

Difficile de nier la démesure de cette nouvelle superproduction, ni l'accomplissement de son projet technologique. Visuellement époustouflant, Le Livre de la jungle est à se pincer : c'est bien simple, jamais dans l'histoire du cinéma, les effets visuels n'étaient parvenus à reproduire du vivant avec une telle véracité. Accumulant les tableaux remplis d'animaux en tous genres, créés intégralement en images de synthèse pour des raisons de timing, de narration et de sécurité, Le Livre de la jungle multiplie les enjeux technologiques de L'Odyssée de Pi par mille, chaque représentant de l'ordre animal se montrant ici aussi crédible que pouvait l'être le tigre d'Ang Lee. Héritée directement du travail déjà légendaire de Rythm & Hues (compagnie ironiquement disparue au lendemain de L'Odyssée de Pi), cette nouvelle parade animale rappelle, s'il en était besoin, la puissance artistique de Weta Digital. Vétérans du Seigneur des Anneaux, d'Avatar ou de La Planète des singes : Les Origines, les superviseurs Robert Legato et Joe Letteri sont les grands héros du projet, ceux par qui la magie parvient à s'exprimer à l'écran.

De ce défilé d'images inédites à couper le souffle, il y avait sans doute mieux à tirer que l'aventure épisodique imaginée par la clique de Jon Favreau. Ancien comédien et cinéaste indépendant propulsé au sommet d'Hollywood grâce au premier Iron Man, Favreau a par le passé rarement fait preuve d'un vrai point de vue de cinéaste, mais sa désinvolture prend sur Le Livre de la jungle des proportions particulièrement dangereuses. Le travail de Weta, pensé comme photoréaliste, aurait dû appeler une approche radicale vis-à-vis du recueil de nouvelles de Rudyard Kipling ; ou à l'inverse, les choix anthropomorphistes de Kipling et du dessin animé de 1967 auraient dû guider l'équipe vers un design plus fantasmagorique. A l'évidence, ni Favreau ni Disney ne se sont posé la question : d'une scène à l'autre, Le Livre de la jungle ne cesse de changer de tonalité voire même de cible prioritaire, passant de scènes de meurtres sauvages à des envolées poétiques, d'une rencontre muette entre le jeune garçon et un petit animal à un pur moment de comédie musicale. Indépendamment, la plupart des séquences fonctionnent, Favreau ayant acquis au fil des années un savoir-faire indéniable. Mais la lecture d'ensemble, l'âme réelle du projet n'en restent pas  moins difficile à saisir. Quand dans un film tourné intégralement sur fonds verts, dont 99% des personnages sont numériques, le seul comédien humain semble sortir tout droit d'un cartoon, il y a comme un petit problème...

Alexandre Poncet