La folie des grandeurs
08/04/2016

La folie des grandeurs

Gods of Egypt

79

On aurait adoré vous en parler avant, mais le distributeur n'ayant pas jugé utile de nous le montrer, c'est en salle que nous sommes allés voir le nouveau Alex Proyas, qui signe avec Gods of Egypt un peplum de fantasy bis et old school comme on n'osait plus en rêver.

Massacré par la critique avec une violence et un mépris qui en disent long sur le cynisme de la profession, échec terrible au box-office américain, Gods of Egypt débarque dans les salles françaises précédé de rumeurs peu flatteuses, pas aidé par ceux qui se sont empressés de télécharger le film illégalement dans des copies dégueulasses avant de le mettre en pièces sur les réseaux sociaux. De quoi entrer dans la salle avec une légitime inquiétude... avant d'en ressortir 2h08 plus tard saisi d'une totale incompréhension face aux attaques haineuses dont le film est victime. Car s'il n'est pas exempt de maladresses, de fautes de goûts et autres erreurs de perspective qui trahissent le côté bizarrement artisanal d'une production pourtant budgétée 140 millions de dollars, Gods of Egypt n'a rien du désastre annoncé. Bien au contraire : il y a plus d'idées, d'audace et d'ambition dans n'importe quelle scène de Gods of Egypt que dans tout Star Wars : Episode VII - Le Réveil de la Force, pour citer un récent blockbuster de SF estimable mais imparfait. Rien à voir, donc, avec la tentative louable mais catastrophique de sortir du tout-venant effectuée par Jupiter : Le destin de l'univers, mais tout à voir avec John Carter, autre film maudit dont Gods of Egypt partage le goût pour une certaine forme de cinéma à l'ancienne. Un cinéma avec du cœur et des tripes, qui n'a jamais peur de faire dans le premier degré pour emporter le spectateur dans sa folie des grandeurs. Le terme n'est pas usurpé : Alex Proyas ose tout, ne se fixe aucune limite, n'hésite pas à déployer un romantisme suranné au sein d'une intrigue délicieusement naïve à laquelle il donne des allures de tragédie shakespearienne, épaulé par des acteurs prenant un plaisir manifeste à s'emparer de rôles qu'ils incarnent comme s'ils évoluaient sur la scène d'un théâtre. Proyas est un amoureux fou de Jason et les Argonautes, Lawrence d'Arabie et L'Homme qui voulut être roi : si son film ne prétend en rien égaler les classiques de David Lean et John Huston, il est habité par le même désir d'aventure et retrouve le charme magique des productions Ray Harryhausen, tout en enchaînant les péripéties avec une énergie digne d'Indiana Jones et La Momie. Et qu'on ne vienne pas nous ressortir ce débat stérile concernant la présence d'acteurs occidentaux dans des rôles d'égyptiens : le film aurait difficilement pu se monter avec des acteurs typés mais moins connus que les vedettes de 300 et Game of Thrones et ce genre de liberté est une vieille tradition hollywoodienne : Elizabeth Taylor n'était pas née au Caire, pas plus que Yul Brynner, ce qui n'a pas empêché Cléôpatre et Les Dix commandements de marquer l'histoire du cinéma.

Dès les premières images, la volonté d'offrir un spectacle démesuré crève les yeux, que ce soit à travers ces mouvements de caméra vertigineux embrassant des décors qui s'étendent à perte de vue ou les splendeurs épiques de la musique de Marco Beltrami. Cité gigantesque sertie d'or et de joyaux, temple antique perdu dans le désert, pyramide truffée de pièges mortels, navire voguant dans les cieux stellaires, au-delà dantesque où déambulent les morts, forêts luxuriantes et montagnes escarpées, on ne cesse de voyager dans cette odyssée trépidante qui ne saurait fonctionner sans le soin apporté à la caractérisation de ses personnages, à commencer par des dieux que Proyas montre le plus possible sous leur forme humaine et sans leur donner une taille trop imposante par rapport aux mortels. Qui aurait cru qu'on puisse être ému non seulement par l'idylle entre le jeune voleur (Brenton Thwaites) et la belle esclave (Courtney Eaton), mais aussi par l'éveil à la compassion vécu par le dieu Horus (Nikolaj Coster-Waldau, plus Stark que Lannister), aux sacrifices consentis par la déesse de l'Amour (Elodie Yung) et par la solitude terrible qu'on devine derrière la cruauté de Set (Gerard Butler est dans une forme olympique) ? Le plus beau dans tout ça est que cet esprit furieusement romanesque n'est jamais étranglé par des effets spéciaux pas toujours réussis mais mis exclusivement au service du récit, que ce soit lorsqu'ils métamorphosent des dieux en créatures fabuleuses ou qu'ils font ramper dans les sables des cobras géants vomissant des flammes. Il n'y a que quand il nous montre le dieu Râ (Geoffrey Rush) sous les traits d'un ermite de l'espace dont le seul loisir est de brandir un bâton de lumière (ou une lance d'incendie, c'est selon) pour repousser le démon cosmique qui vient le harceler quotidiennement que le spectacle devient un peu trop excentrique pour son propre bien, mais peu importe : aussi dingue soit-elle, l'image est suffisamment ancrée dans la mythologie pour s'intégrer à l'univers du film. On l'aura compris : en dépit des réserves énoncées et de ses ellipses géographiques un peu abruptes, Gods of Egypt reste un divertissement d'une incroyable générosité à voir impérativement sur grand écran et qui ne mérite en aucun cas sa sinistre réputation, n'en déplaise aux tristes sires qu'il n'a pas conquis. Si le remake de Dune se fait un jour, Alex Proyas est l'homme de la situation ! 

Cédric Delelée