Rêves et cauchemars
23/03/2016

Rêves et cauchemars

Batman v Superman : L’Aube de la Justice

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Une suite de Man of Steel, un reboot de Batman, une (longue) bande-annonce de Justice League, le nouveau Zack Snyder, c'est un peu tout ça à la fois et c'est précisément ce qui fait sa faiblesse, malgré une entrée en matière tétanisante et quelques séquences iconiques en diable où le justicier de Gotham, véritable héros du film, trouve en Ben Affleck un interprète idéal.

L'ouverture du film annonce la couleur : Batman v Superman : L'Aube de la Justice est un film de Zack Snyder et de personne d'autre. En témoigne la scène du meurtre des parents de Bruce Wayne, qui convoque la stylisation de Watchmen : Les Gardiens (dont son acteur Jeffrey Dean Morgan) et se déroule à proximité d'un cinéma affichant Excalibur : en citant l'un de ses films de chevet, le cinéaste adoube d'emblée son héros comme un chevalier et se souvient que Bob Kane s'était inspiré de Dracula pour créer Batman, le parant d'une dimension purement fantastique lors de funérailles traumatiques. La séquence suivante revient sur la destruction de Metropolis causée par Superman et Zod dans Man of Steel, mais en adoptant cette fois le point de vue de Bruce Wayne, présent sur les lieux du carnage. La sensation est inédite : on n'a jamais vu des images qui rendent aussi crédibles l'existence de surhommes, dont les victimes collatérales sont au coeur de la thématique du film. En l'espace d'une poignée de scènes magistrales, Snyder arrive donc à trouver le ton juste pour ancrer des personnages mythologiques dans un univers totalement réaliste. Le défi restait cependant d'aborder les êtres torturés que sont Batman (Ben Affleck) et Superman (Henry Cavill) sans que leurs démons respectifs ne finissent par se confondre : on parle tout de même de deux orphelins dont les mères partagent le même prénom. Afin d'esquiver ce récif, Snyder fait de Bruce Wayne une sorte de vieux guerrier, redoutable mais usé par la violence, qui se réclame du passé sanglant de ses ancêtres pionniers (« Ils étaient des chasseurs »), tandis que Clark Kent est à la fois iconisé comme un martyr christique dans des plans d'une beauté céleste et montré comme un petit garçon amoureux qui ne se remettra jamais de la mort de son père adoptif. C'est au contact de cet alien impulsif qui n'agit que sous le coup de l'émotion que Batman retrouvera la capacité d'en éprouver et sa foi en l'humanité, lors d'un final qui boucle la boucle sous forme de requiem. Bref, pour ce qui est de l'angle adopté dans le traitement de ses têtes d'affiche, Batman v Superman est une réussite imparable, Ben Affleck incarnant son personnage avec une intensité qu'on ne lui soupçonnait guère, au point qu'on pense à l'adaptation avortée de The Dark Knight Returns de Frank Miller que devait interpréter Clint Eastwood.

L'affaire semble donc fort bien engagée pendant une bonne heure de film, magnifiée par une scène d'attentat dont la soudaineté cloue au sol, la brutalité martiale de l'action et une scène de cauchemar qui devient le théâtre d'un combat d'une férocité hallucinante où un ébouriffant travelling circulaire convoque une imagerie héritée à la fois de la Seconde Guerre Mondiale et du cinéma de Ray Harryhausen. Seulement voilà : trop nombreux et sous-exploités, les autres protagonistes affaiblissent considérablement la force d'un spectacle qui arrive cependant à garder une certaine fluidité malgré une narration très elliptique et l'absence des 30 minutes réservées au montage classé R qui sortira en Blu-ray dans quelques mois. Pas aidé par des des punchlines et des répliques sentencieuses affreusement mal écrites, Lex Luthor (Jesse Eisenberg) est trop outré dans la névrose pour réellement convaincre. Wonder Woman (Gal Gadot) n'est guère mieux lotie : son rôle n'a d'autre utilité que celle d'annoncer le film qui lui sera consacré et sa première apparition en costume aux côtés de ses deux semblables a beau sortir tout droit de Sucker Punch, elle reste plaquée de façon très maladroite. Pour le reste de la Justice League, le film ne cache même plus sa volonté de stratégie marketing, intégrant littéralement des teasers des futurs films à l'intrigue. Dès lors, le style de Snyder (qui, aussi singulier soit-il, reste ici parfois influencé par celui de Christopher Nolan) s'efface derrière les exigences commerciales de la production : le duel à mains nues tant attendu entre Batman et Superman se borne à recycler celui de Superman contre Zod et le nouvel ennemi qu'ils doivent affronter vient réduire à néant toute la crédibilité que le film s'était vigoureusement employé à bâtir jusqu'ici, l'engloutissant sous un déluge de pyrotechnie nocturne qui n'en finit plus. Autant dire que l'ombre d'Avengers : L'Ère d'Ultron plane dangereusement sur toute cette partie du film, même si la mise en scène reste bien plus ample et inspirée que la mécanique désincarnée d'un Joss Whedon. Aussi imparfait soit-il, Man of Steel possédait une grâce et un charme qui font défaut à cette grosse machine pas bien huilée qui fait le mauvais calcul de vouloir être à la fois une suite, un reboot et un « coming soon » et dont on ressort avec la désagréable impression que Zack Snyder a été un peu trop exposé à la kryptonite. Tout au plus retrouve-t-on ces qualités dans le jeu d'une Amy Adams particulièrement impliquée qui apporte beaucoup aux instants d'intimité que Lois partage avec Clark, mais aussi dans cette très belle phrase qu'on peut voir comme un hommage à peine déguisé à Jusqu'au bout du rêve où Superman s'entend dire qu'il n'est, après tout, que « le rêve d'un fermier du Kansas ». Une phrase qui, au lendemain des attentats qui ont secoué la Belgique, nous replonge dans l'odieuse réalité qui est la nôtre et injecte aux derniers plans du film une troublante densité dramatique : non, Superman n'existe pas. Mais nous sommes tous ce fermier du Kansas qui caresse secrètement l'espoir qu'il vienne un jour nous sauver. N'empêche : on est désormais bien plus stimulés par la perspective de voir les reconstitutions des grandes batailles de l'Histoire qu'envisage de produire Zack Snyder (De la Rome antique à la Chine médiévale en passant par Alamo et la Guerre d'Indépendance) que par son premier chapitre de Justice League, dont le tournage sera entamé dans les semaines qui viennent.

Cédric Delelée