Bad Robot rocks
18/03/2016

Bad Robot rocks

10 Cloverfield Lane

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La formule "Mystery Box" chère à J.J. Abrams avait pu décevoir par le passé, du Kahn inutilement caché de Star Trek Into Darkness aux motivations de la créature de Super 8. Bien qu'il reste de bout en bout un prototype de high concept movie, 10 Cloverfield Lane devrait réconcilier les fantasticophiles avec la "marque" Bad Robot, tant son exécution est en tout point remarquable.

Attiser la curiosité du public n'est pas un exercice aisé, à plus forte raison dans le contexte cinématographique actuel. Alors que les studios prônent un marketing radoteur, impudique et stéréotypé, Abrams parvient à faire son beurre en soutenant une démarche totalement inverse. Par on ne sait quel miracle, le grand public n'a ainsi découvert le projet 10 Cloverfield Lane que soixante jours avant sa sortie officielle ; un exploit quasi-miraculeux quand on sait à quel point le studio d'Abrams a pu faire les choux gras de la presse avec Star Wars : Episode VII - Le Réveil de la Force. Le bénéfice est évident, l'attente soudaine suscitée par la première et très elliptique bande-annonce n'ayant pas eu le temps de s'éroder avant la découverte effective du long-métrage. Bénéficiant d'un budget intermédiaire, voire mineur (entre 5 et 15 millions de dollars), le film présente également un enjeu mesuré, qui se répercute intelligemment sur son intrigue (qu'on vous laisse découvrir), sa structure, sa production value et son point de vue très intime. En d'autres termes, 10 Cloverfield Lane propose un équilibre rare entre son statut, sa valeur marchande et sa créativité artistique, le "produit" chapeauté par l'équipe d'Abrams étant sans doute l'un des plus cohérents et des plus excitants qu'Hollywood ait sortis en une décennie.

Si le nom du nouveau venu Dan Trachtenberg domine au générique, on devine derrière 10 Cloverfield Lane un vrai travail choral, l'ombre du Brain Trust de Bad Robot (Abrams donc, mais aussi Bryan Burk, Drew Goddard et Matt Reeves) planant sur l'ensemble du long-métrage. A l'image d'une production Pixar, le film semble ainsi être le résultat d'une partie de ping pong incessante, qui s'avère particulièrement visible lors d'un rebondissement final franchement culotté, et pourtant en parfait accord avec l'atmosphère de série B qu'impose la narration dès le départ. Le terme "série B" doit ici être lu comme un compliment, synonyme d'un dégraissement systématique de tout ce qui pourrait faire sombrer l'intrigue dans le sentimentalisme ou la psychanalyse de bas étage. On peut à ce titre applaudir la volonté de Trachtenberg, sans doute encouragée par ses commanditaires, d'explorer l'évolution de ses protagonistes avant tout par l'image. Porté par la magnifique bande originale de Bear McCreary, hommage vibrant aux thèmes tortueux de Bernard Herrmann, le prologue distille ainsi les informations visuelles avec un sens de la chorégraphie admirable. Le réveil de Michelle dans sa cellule est un bon exemple, une succession de chocs émotionnels se voyant délivrée par un plan-séquence très discret. Un autre plan-séquence circulaire, lent voire rigide, permettra de délimiter l'abri souterrain où se déroulera presque toute l'action, facilitant ainsi les repères géographiques tout en inspirant une sensation de suffocation. Les alliances et défiances renouvelées entre les personnages passent enfin elles aussi par le cadre, notamment lorsque Trachtenberg décide de filmer une longue conversation d'un côté et de l'autre d'une cloison, en jouant intelligemment sur les différences de lumière et de couleurs sur le visage des personnages. Une idée digne de Steven Spielberg, dans un film qui en regorge.

Si le script initial s'apparentait déjà à une version longue d'une des séquences les plus célèbres de La Guerre des mondes, on suspecte sincèrement Abrams d'avoir exacerbé l'aura spielbergienne du projet, en termes de violence (brutale et terrifiante sans avoir besoin d'être exagérément graphique),  de traitement du hors-champ  ou de style de direction d'acteurs. Fabuleux, le trio composé par John Goodman, Mary Elizabeth Winstead et John Gallager Jr (vu dans l'excellente série Newsroom d'Aaron Sorkin) élève un peu plus encore le film au-dessus de la masse hollywoodienne, chaque micro-expression parvenant à enrichir le matériau de base. Sans avoir la prétention de voler plus haut que son sujet, 10 Cloverfield Lane propose donc une expérience tendue, riche et profondément généreuse, preuve que des formules bien huilées peuvent aboutir à des objets tout à fait uniques, et surtout empreints d'une réelle personnalité.

Alexandre Poncet