Starkid
16/03/2016

Starkid

Midnight Special

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Voir l’auteur de Shotgun Stories et Mud prendre à bras le corps le genre fantastique pour verser dans le road movie SF était l’une des perspectives les plus excitantes de ce début d’année 2016. Mais ce Midnight Special n’est peut-être pas aussi spécial que ça…

Sur les routes de l’Amérique rurale, Roy (Michael Shannon) et le flic Lucas (Joel Edgerton) sont poursuivis par la police. Avec eux, le jeune Alton (Jaeden Lieberher), fils de Roy, doué de pouvoirs surnaturels et spectaculaires dont personne ne connaît la nature exacte, mais qui en font la proie du gouvernement ainsi que d’une secte de fanatiques religieux…

Tout dans Midnight Special préfigurait une réussite éclatante. Les racines mêmes de l’histoire et de son cadre ne peuvent que convoquer de prestigieux parrains, du Steven Spielberg de Rencontres du troisième type au John Carpenter de Starman en passant par le Stephen King de Charlie. Un triumvirat de références qui fait d’autant plus saliver que Jeff Nichols possède un pédigrée qui garantissait autre chose qu’un film de réalisateur fanboy incapable de s’élever au-dessus de ses influences. Le cinéaste ayant déclaré avoir conçu son script comme une réflexion sur le fait de devenir père, on savait déjà que ses aptitudes à décrire des personnages solidement ancrés dans le réel sans pour autant tomber dans le pathos ou la démonstration de force dramatique avaient toutes les chances de se marier idéalement à une intrigue d’action/SF. Bref, c’était quasiment du tout cuit, d’autant que le cast ne compte pas une faute de goût (Shannon est toujours brillant chez Nichols, Edgerton est parfait en flic au grand cœur, Adam Driver respire la bonté en scientifique émerveillé et Kirsten Dunst confirme son admirable virage anti-glamour après la saison 2 de Fargo).

Cependant, la mécanique se grippe. Au fur et à mesure que s’égrènent les minutes, il devient clair que l’émotion sous-jacente du postulat de départ ne parvient jamais à germer, en raison d’un manque inexplicable de caractérisation des personnages. Inexplicable, vraiment ? Peut-être pas : les moments d’intimité, souvent mutiques et se jouant à travers les regards, traduisent une volonté assez évidente de la part de Nichols de construire ses protagonistes par leurs actes et non à travers leurs paroles. Une intention des plus nobles, mais qui nécessite tout de même une sûreté de trait certaine et, surtout, des épreuves scénaristiques qui sauront révéler les personnages à travers l’action. Or, c’est là que Nichols échoue dans son projet : si la course-poursuite recèle les passages obligés (et parfaitement efficaces) d’action, ceux-ci ne permettent jamais aux personnages de se connecter entre eux, de se révéler ou de se transcender (le pire étant le personnage d’Edgerton, auquel le scénario refuse tellement tout background qu’on finit par se demander ce qu’il fait ici). Tous sont figés, comme le spectateur, dans l’attente de la révélation finale : qui est vraiment le jeune Alton ? D’où viennent ses pouvoirs ? La conclusion du récit apportera son lot de révélations mais ne fait en rien aboutir le parcours des personnages qui entourent le gamin. Pire, elle ne fait que soulever des questions de cohérence qui participent à la désagrégation du tissu émotionnel du long-métrage. Pourtant, à l’écran, tout l’art de Nichols est là. Dans sa direction d’acteurs, dans ses cadres précis et son amour de la texture cinématographique (le Scope 35 mm est superbe), dans sa maestria à décrire des lieux où se télescopent réalisme social et fantasme d’Americana… Il faut croire que le fantastique paralyse l’écriture du réalisateur : si les drames ruraux Shotgun Stories et Mud restent des modèles de script, de personnages et surtout de trajectoire dramatique, Take Shelter avait déjà fait montre d’une certaine rigidité scénaristiques et dépeignant sans grande originalité la déchéance sociale d’un homme confronté à l’inexplicable. On ne doute pas que le réalisateur soit un authentique amoureux du fantastique, et il est évident qu’il tente à chaque fois d’aborder le genre avec une grande honnêteté. Sa volonté de s’inscrire dans une tradition de SF purement américaine aura peut-être paralysé l’intimité dont il voulait nimber ce Midnight Special. Ou inversement : en se posant des questions sur la paternité et en décrivant un enfant capable de prendre en main son destin sans l’aide des adultes, Nichols a peut-être voulu professer un acte de foi afin d’exorciser les doutes quant au monde dans lequel il projettera sa progéniture (ce que la scène finale évoque sans détour). De fait, Midnight Special reste un cas à part : de toute évidence, les problématiques qui entourent le relatif échec du film sont plus passionnantes que le film lui-même. Ça n’arrive pas tous les jours et prouve qu’à l’intérieur de cette belle carcasse un peu trop vide, il y a, quelque part, un cœur qui bat. Dommage qu’il soit si difficile à entendre.

Laurent Duroche