Smart (Dumb) Ass
10/02/2016

Smart (Dumb) Ass

Deadpool

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Après avoir inspiré la campagne promotionnelle la plus originale depuis celle de Mad Max Fury Road (mention spéciale à la bande-annonce "Rom-Com" et aux affiches ciblées pour la Saint-Valentin), Deadpool avait plutôt intérêt à tenir ses promesses de blockbuster déviant.

Difficile de rester de marbre devant l'agressivité constante du film de Tim Miller, la vulgarité et la violence de l'ensemble tentant vraisemblablement de marquer le genre super-héroïque au fer rouge. Des comic-book movies R, on en avait déjà vus par le passé : les Blade de Stephen Norrington et Guillermo del Toro, ou encore le formidable Director's Cut de Wolverine : Le Combat de l'immortel de James Mangold. Le cocktail de Deadpool, avec son déluge de blagues graveleuses à base de cunnilingus et de masturbation, entrecoupé de décapitations, démembrements, brûlures au troisième degré et geysers de sang, est tout de même inédit. Dans la forme, Tim Miller respecte donc le cahier des charges qu'il s'était lui-même imposé, la classification R semblant depuis toujours la raison d'être première du projet.

S'il se vautre avec une complaisance parfois jouissive dans un humour noir apte à traumatiser les ménagères, Deadpool n'a en réalité de punk que ses atours superficiels. Alors que dans les nineties, et même jusqu'à la première moitié des années 2000, les cinéastes parvenaient à faire souffler sur le format du blockbuster un véritable esprit de subversion (souvenez-vous de Gremlins 2, la nouvelle génération, Small Soldiers, Mars Attacks !, Starship Troopers, Titanic, Minority Report ou La Guerre des mondes), Hollywood nous vend aujourd'hui avec Deadpool du choquant préfabriqué, emballé avec soin pour convaincre les geeks de son inestimable valeur. Une manière comme une autre de dissimuler le propos finalement inoffensif de l'entreprise, laquelle réduite à l'état de phrase minimale se présente comme une love story désespérément banale. Rien, dans Deadpool, ne parvient ainsi à transcender son matériau de base, les trois scènes d'action et demi que Miller dilate sur trois actes (la première est artificiellement étirée sur quarante minutes) s'accordant de surcroît avec les conventions les plus récentes du genre.

Plutôt que d'aborder son sujet avec le recul d'un Scream, Deadpool évoque ainsi l'arrogance d'un Jennifer's Body, en ironisant sur des procédés éculés dont il abuse pourtant sans vergogne. Forcée, la complicité que Miller installe entre le personnage et son public via un effacement assez vain du quatrième mur rate également sa cible à maintes reprises, si l'on excepte quelques gags à la Bugs Bunny réellement tordants (les coups portés à Colossus, notamment). Restent quelques combats bien emballés, un final spectaculaire, une poignée d'idées inspirées (dont une surprenante apparition de créatures en dessins animés) et quelques seconds couteaux attachants (Colossus, encore lui). Au final, on retiendra par dessus tout la passion sincère et communicative de Ryan Reynolds pour son odieux anti-héros, parvenant à dynamiser ce pilote gentillet dont Fox vient déjà de commander une séquelle.

Alexandre Poncet