Mères de sang
22/06/2007

Mères de sang

À l'intérieur

3

En France plus que partout ailleurs, où le genre est le plus souvent traité par-dessus la jambe afin de surfer sur les modes sans toutefois offenser la bienpensance ambiante, un film comme À l'intérieur paraissait utopique. Pourtant, armés d'une volonté d'honorer le cinéma horrifique en ne le prenant jamais de haut, d'une envie de lui redonner ses lettres de noblesses en mêlant tout naturellement gore jusqu'auboutiste et drame profondément humain, Julien Maury et Alexandre Bustillo ont prouvé qu'il était possible de faire, chez nous, du cinéma d'horreur, du vrai.

Le soir du réveillon de Noël. Sarah (Alysson Paradis), doit accoucher le lendemain. Pourtant, elle n'est pas heureuse. Et pour cause, quatre mois plus tôt, elle a perdu l'homme de sa vie et le père de son enfant dans un accident de voiture, dont elle a elle-même réchappé par miracle. Alors qu'elle se prépare à passer une dernière nuit chez elle, une inconnue (Béatrice Dalle) sonne à sa porte. Elle n'est pas là par hasard. Elle veut le bébé que porte Sarah. A n'importe quel prix !

On l'a un peu trop oublié après quasiment deux décennies de gore ripoliné : l'horreur est un genre transgressif avant tout. Un médium permettant à ses auteurs de briser les tabous afin de confronter le spectateur à ses peurs cachées, à ses pulsions enfouies. Quand les chairs sont à vifs et les organes exposés, c'est l'intimité la plus profonde de l'humain qui est révélée. Son intérieur. Alors autant vous prévenir tout de suite : À l'intérieur est l'un des films les plus durs et violents dont le cinéma français ait jamais accouché, et même l'un des plus éprouvants que le genre mondial ait connu depuis belle lurette. Pas seulement pour son côté fortement graphique, qui accumule lacérations à l'arme blanche, mutilations diverses et jets d'hémoglobine poisseuse, mais aussi par le lien organique qu'il tisse entre douleur graphique et douleur psychologique. Le film commence par une image d'une force inouïe, d'une puissance ravageuse, qui vous projette avec violence dans l'histoire. La même violence, on l'imagine, que vit un nouveau-né projeté dans notre monde le jour de sa naissance ! Et dès lors, le ton est donné. Le métrage du duo Maury/Bustillo sera sans pitié pour ses personnages, même le plus faible (qui est au coeur de l'enjeu, ce que rappellent avec une rare intelligence les quelques plans intra-utérins). Et rien ne sera épargné à Sarah dans l'horreur qu'elle va vivre, et même infliger. De plus, et fait étonnant pour un film écrit par un homme, À l'intérieur explore avec une rare justesse le lien indicible qui unit une mère à cette vie qui croît en elle, du sentiment de rejet lié aux éventuels événements extérieurs (l'accident) à ce sentiment d'appartenance exclusive ne souffrant aucun obstacle, et qui guidera le métrage vers sa conclusion, poétiquement mortifère, mais encore une fois d'une justesse imparable par rapport aux éléments psychologiques mis en place.

Impossible dès lors de qualifier de «gratuit» le déferlement gore qui submerge le cadre et le spectateur, puisque cet élément s'impose en nécessité narrative illustrant l'intensité des sentiments agitant les protagonistes. Toutefois, à parfaitement marier l'horreur et l'humain, les deux compères emmènent le spectateur tellement loin dans les ténèbres que les plaisirs plus «simples» (quelques passages plus ouvertement B, ce qui en soit a tout pour nous plaire) paraissent légèrement triviaux. Le prix à payer pour une oeuvre qui entend rétablir le règne de l'organique dans un paysage cinématographique voué au plaisir immédiat et éphémère. Une réserve mineure face aux immenses qualités du métrage (la bande son ultra-travaillée, la mise en scène atmosphérique, la puissance de la boogeywoman «barbarasteelesque» Béatrice Dalle, la fragilité cristalline d'Alysson Paradis), et surtout à cette capacité qu'à À l'intérieur de nouer avec le spectateur un lien privilégié, basé sur le partage d'une expérience forte dépassant le stade du divertissement pour entrer dans le domaine du ressenti pur. Quand vous ressortez de la salle avec les tripes nouées et les genoux en coton, vous savez que vous venez de vivre un moment de cinéma rare. Et quand ce trauma nous est infligé par un film d'horreur français, on ne peut que s'incliner devant le tour de force, en espérant que d'autres sauront s'engouffrer dans la brèche.

Laurent Duroche

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