Elargir le débat
12/01/2016

Elargir le débat

Gaz de France

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Philippe Katerine président ! Un point de départ débile, mais qui accouche d’un essai de politique-fiction aussi riche dans son univers que désopilant à la longue.

C’est une des choses qui faisaient le plus plaisir lors du dernier NIFFF : entendre le public d’un festival fantastique s’esclaffer devant une comédie extravagante qui faisait pourtant tache au milieu de la sélection. Et accessoirement, voir des Suisses rentrer de plain-pied dans un univers d’anticipation spéculant sur la politique hexagonale actuelle. Car même s’il s’en défend, affirmant avoir écrit le scénario il y a plusieurs années, le réalisateur Benoît Forgeard a bel et bien opéré une mise en boîte du fameux slogan de « président normal ». Des bribes de journaux télé résument la situation dès les premières secondes : lassés par les discours des énarques et autres experts autorisés, nos compatriotes ont élu comme chef de l’Etat un complet outsider, qui les avait séduits en entonnant une ritournelle intitulée La Rigueur en chantant ! Sauf que ce qui devait arriver arriva, et quelques mois plus tard, ce dilettante subit une cote d’impopularité que François Hollande n’imaginerait pas dans ses pires cauchemars. Les choses s’aggravent encore avec une prestation catastrophique lors d’une émission télévisée face à un panel de Françaises, et le conseiller en communication n’a d’autre choix que de prévoir pour le lendemain une allocution où le président devra faire une annonce assez forte pour reprendre la main. Or, les spécialistes du genre Jacques Attali ou Alain Minc se faisant porter pâles, et on est forcé d’accepter la méthode d’un ancien pubard qui, afin de trouver une idée révolutionnaire, a convoqué une petite dizaine de « profils atypiques » aux allures d’assemblée de bras cassés. Dans un sous-sol de l’Elysée, se réunissent donc une influente bloggeuse, un anthropologue et un chercheur en intelligence artificielle, un maire de province benêt et une fillette ambiguë, etc.

Ah oui, nous n’avons pas encore précisé que le président est joué par un Philippe Katerine hilarant, qui s’impose comme le Will Ferrell français en arborant une espèce de moue pleine de morgue qui lui donne l’air à la fois sûr de lui et complètement à l’ouest. Pour autant, ceux qui en déduiraient que Gaz de France est juste un objet branchouille centré sur le chanteur de Louxor, j’adore auraient bien tort. Déjà, la mise en scène brode de jolies trouvailles sur le dispositif du huis clos, comme lors de cette séance de brainstorming où les intervenants sont invités à papillonner d’un groupe à l’autre en poussant leur petite table d’écolier, ce qui aboutit à une sorte de tour d’auto-tamponneuses au ralenti. Et surtout, le recours économique au fond vert dévoile des décors devenant subrepticement toujours plus vastes et labyrinthiques, à l’image d’une histoire qui élargit sans cesse le débat, partant de la simple blague de potache pour déboucher sur une ampleur inattendue. Une certaine obsession des souterrains nous fait ainsi descendre à travers plusieurs strates superposées, qui sont aussi celles des diverses phases du passé vermoulu de la Ve République. Quant à la satire du rôle des experts et autres conseillers gravitant autour du pouvoir, elle culmine dans la survenue d’un super-cerveau informatique caché sous l’identité d’un des personnages, et dont les calculs s’avèreront aussi logiques qu’inutiles face à l’irrationalité des réactions humaines… Nous n’en dirons pas plus, mais le fait est qu’on tient là une authentique œuvre de science-fiction, peut-être pas si éloignée des tout premiers romans de Philip K. Dick, comme Loterie solaire. En tout cas, son sens du comique à retardement (voir le fou rire secouant les spectateurs quand, après quelques secondes de battement faisant suite à un discours absurde, un moniteur vidéo affiche placidement le carton : « C’était une déclaration du président de la République Française ») fait de ce Gaz de France une échappatoire rêvée, face à l’alternative entre la comédie franchouillarde pas drôle et un cinéma de SF trop souvent miné par l’esprit de sérieux.

 

 

Gilles Esposito