Course à la mort
11/01/2016

Course à la mort

Night Fare

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Après un Scorpion imparfait mais punchy, Julien Seri aura mis sept ans avant de retrouver le chemin des salles. Son retour, il le fait au moyen d’un thriller horrifique au tournage guérilla, qui devrait vous passer l’envie de faire un taxi basket à un chauffeur herculéen.

Après Scorpion sorti en 2007, Julien Seri a tourné deux téléfilms, deux épisodes de série (dont Légende de sang pour l’anthologie fantastique Sable noir) et pas mal de pubs, tout en produisant une bonne grosse poignée de courts. Mais côté ciné, les projets lui échappent (comme Le Guetteur, que signera finalement Michele Placido) ou bien s’écroulent les uns après les autres, parfois peu de temps avant le tournage. Alors qu’il songe à jeter l’éponge, le réalisateur est confronté à un défi par son ami réalisateur/producteur Pascal Sid (Derrière Les Murs) : écrire et tourner un long-métrage de cinéma en trois mois, en dehors du circuit de production traditionnel, en s’appuyant sur un budget restreint complété par une campagne de crowdfunding. Dont acte. Night Fare racontera comment le « taxi basket » de deux amis longtemps séparés par une rivalité amoureuse se transformera en une course-poursuite nocturne, le chauffeur lésé (et mutique) étant bien décidé à récupérer son dû. À moins qu’il ne soit motivé par un sentiment plus profond…

Sa fabrication en dehors des clous est certainement ce qui fait de Night Fare un objet aussi atypique que bancal. Alors qu’un tournage façon commando en trois semaines annonçait des prises de vues à l’arrache, la réalisation est léchée, avec une photo joliment maîtrisée et une ambiance urbaine nocturne envoûtante, qui doit notamment beaucoup au choix des décors, qui mettent en avant la cinégénie de certains coins de la banlieue parisienne (qui l’eut cru ?). On est donc loin d’un truc autoproduit grisâtre et tremblotant, ce qui est toujours ça de pris. Ce qui fonctionne moins en revanche, c’est le versant horrifique de l’entreprise, qui voudrait convoquer un sentiment d’angoisse quelque part entre Duel et Maniac Cop en nous mettant face à un slasher motorisé. Mais en misant plus sur le rythme que sur la montée de la tension, l’horreur prend des allures de scène d’action (l’irruption du Driver dans l’appartement), et le bad guy ne parvient jamais à revêtir sa panoplie de boogeyman, pour ne rester qu’un… bad guy (cependant physiquement très impressionnant, grâce à la carrure du mastoc Jess Liaudin). Jusqu’à une révélation finale qui a le mérite d’être surprenante et de renverser totalement les enjeux, mais se révèle bien trop ambitieuse par rapport au budget du film et à sa courte durée (1h20). Et qui, d’un point de vue idéologique, vire maladroitement au vigilantisme droitier lors d’une image post-générique bien malheureuse (et qui, étrangement, tue dans l’œuf l’idée d’une suite alors que le concept s’y prêtait). Couplés à des personnages correctement incarnés mais à l’écriture plutôt désincarnée (notamment celui de Jonathan Demurger, ainsi que la demoiselle en détresse de service, la ravissante Fanny Vertige Valette), à un script qui souffre de quelques trous (comment la Fanny s’est fait choper par le Driver ?) et à une poignée de séquences au découpage un tantinet brouillon (la séquence de l’entrepôt désaffecté), ces défauts finissent par sérieusement ralentir Night Fare. Le miracle de la petite bombe française venue de nulle part pour dynamiter nos salles n’aura donc pas (encore) lieu. Mais la démarche, et le côté techniquement abouti de l’entreprise, laissent entrevoir des possibilités quant à de futurs films de genre libres et audacieux. Et ouvrir la voie n’est pas la moins noble des intentions.

 

Laurent Duroche