Passé recomposé
16/12/2015

Passé recomposé

Star Wars : Episode VII - Le Réveil de la Force

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En attendant d'y revenir plus en détail dans le magazine début janvier, nous avons quand même tenu à vous faire part de notre ressenti suite à la projection du film le plus attendu de l'année. Critique à chaud garantie sans spoilers !

En l'espace de quelques mots d'une clarté limpide déroulés sur l'espace étoilé au son de la célèbre fanfare de John Williams, J.J. Abrams nous fait une promesse : celle de ranimer des sensations qu'on n'avait plus éprouvées depuis plus de trente ans. Cette promesse, il la tient pendant une première demi-heure admirable, qui réussit à produire de l'inédit à partir d'éléments familiers et à caractériser de manière très adroite des personnages auxquels on s'attache immédiatement. D'emblée, on est surpris par la violence des images, par la noirceur qu'elles dégagent et par la densité de l'action, qui nous embarque avec une fougue communicative vers deux formidables poursuites spatiales. De quoi être conquis, si l'esquisse d'un enjeu dramatique embarrassant ne surgissait pas au détour d'une phrase pour nous rappeler que Star Wars n'est pas seulement un space opera mais aussi un soap opera, ce qui ne manque pas d'éveiller quelques doutes quant à la suite des opérations.


L'entrée en scène de Han Solo, qui déboule plein cadre avec un manque de naturel confondant, vient vite les confirmer. Tant pis pour l'iconisation attendue et il en sera de même pour Leia. Dès lors, Star Wars : Episode VII - Le Réveil de la Force ne cesse de se baigner avec délice dans un fan service constant en recyclant des scènes entières de la trilogie originale, qu'il compile en 2h16 en y injectant certaines des idées de Lawrence Kasdan que George Lucas avait écartées de L'Empire contre-attaque et du Retour du Jedi. La plus grande erreur du film ne réside cependant pas dans ses citations, aussi envahissantes soient-elles, mais dans la négation du caractère sacré inhérent au sabre-laser perdu de Luke. Alors qu'il devrait posséder l'aura d'une Excalibur, ce n'est ici qu'une arme dont le lien avec son propriétaire n'est jamais exploité, là où elle aurait pu être l'instrument par lequel Luke est réintroduit dans ce qui aurait été le plus beau des hommages à L'Empire contre-attaque. Abrams a beau tenter de ressusciter toute une mythologie, il se montre incapable de lui rendre justice autrement qu'en surface et ancre rapidement les légendes que sont les héros qui l'ont incarnée dans un présent où ils ne sont guère plus que des fantômes. Leur présence ne sert ainsi qu'à justifier un ressort dramatique familial dont l'issue est rendue affreusement prévisible par le décor où elle se noue. Ces occasions manquées handicapent gravement une dramaturgie qui ne repose quasiment que sur du déjà vu et qui ne s'écarte de cette optique que pour cumuler des bourdes, des incohérences et des choix scénaristiques gênants, mais aussi évacuer des traumatismes aussi vite qu'ils se produisent au point de nier leurs conséquences dans la scène suivante, oublier des personnages en cours de route, employer des raccourcis sortis d'on ne sait où pour faire avancer une action qui a fâcheusement tendance à s'emballer là où il faudrait qu'elle respire, dévoiler une information capitale avec une désinvolture affligeante ou encore terminer l'histoire trop tard sur un cliffhanger maladroit qui aurait bien mieux fonctionné s'il avait été placé au début du chapitre suivant. Résultat, on a l'impression permanente que le film sait très bien d'où il vient mais jamais où il va et qu'Abrams, à force de vouloir trop en faire, est passé à côté d'une ampleur épique qu'on sent parfois poindre mais qui ne décolle jamais. Star Wars : Episode VII - Le Réveil de la Force, c'est un peu le Millennium Falcon qui cale quand il n'arrive pas à passer à la vitesse-lumière : même John Williams, d'habitude si inspiré par cet univers, semble ici verrouillé en pilotage automatique dans une musique qui peine à véhiculer une quelconque émotion en dépit de quelques fulgurances.


Reste que la sincérité d'Abrams n'est pas à mettre en doute et qu'elle éclate dans chaque plan. En termes de spectacle pur, le film se montre très généreux et regorge d'idées de mise en scène, notamment lors de duels superbement chorégraphiés ou dans un jeu d'ombre et de lumière directement lié à ce qui se passe dans la tête d'un personnage. Mais c'est surtout dans ses instants suspendus, quand il saisit un échange de regards, le geste furtif d'un homme vers l'être qui lui est le plus cher ou la naissance d'un duo atypique mais évident, que le film trouve sa force. L'intime est au cœur de la saga et ce cœur bat encore quelque part. La prestation impeccable des acteurs, qui s'appuie sur des dialogues particulièrement bien écrits, y est pour beaucoup : à ce titre, Daisy Ridley, lumineuse dans le rôle de Rey, est une belle révélation. On l'aura donc compris : même s'il serait malhonnête de prétendre qu'il ne procure aucun plaisir nostalgique, ce nouvel opus, qui tient plus d'un épisode d'exposition transitif que d'une suite à proprement parler, est une amère déception, essentiellement par la faute d'un script qu'on n'hésitera pas à qualifier d'indéfendable. Pas sûr, finalement, que J.J. Abrams ait été le réalisateur idéal pour mener à bien un tel projet, même si son film a de la gueule et qu'il enterre la prélogie. On en ressort avec le sentiment un peu triste que Star Wars, c'était une autre époque, et qu'il vaut peut-être mieux vivre avec son souvenir qu'essayer de la revivre coûte que coûte.


Cédric Delelée