Sortir de l'ombre
26/11/2015

Sortir de l'ombre

Docteur Frankenstein

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Repoussant l’arrivée du monstre à la dernière séquence, le scénario de l’intéressant Max Landis choisit de se concentrer sur son créateur, mais aussi sur des personnages gravitant autour de lui et laissés d’habitude au second plan. En particulier, le malheureux bossu assistant tout savant fou qui se respecte.

Hollywood continue d’accommoder les grands mythes gothiques à la sauce blockbuster. Mais s’il présente effectivement une photo assez académique et des arrière-plans numériques d’un Londres victorien, ce Docteur Frankenstein renvoie à leurs chères études les Wolfman, Dracula Untold et autres L’Ombre du Mal. Le mérite en revient d’abord à l’excellent scénario de Max Landis (le fils de John, qui avait déjà écrit Chronicle) qui s’écarte pourtant du portrait réaliste du personnage promis par le titre. En fait, c’est dans le développement inédit de figures secondaires (l’assistant bossu Ygor, inventé par le génial Bela Lugosi pour Le Fils de Frankenstein en 1939) voire à peine esquissées (les forces de l’ordre mettant fin aux expériences contre-nature du baron) que réside la grande originalité du film. Dès ses premières secondes, l’histoire adopte le point de vue d’un bossu (Daniel Harry Potter Radcliffe) servant depuis sa naissance de clown/souffre-douleur dans un cirque, tout en ayant comme violon d’Ingres l’étude de l’anatomie. Les connaissances ainsi acquises lui permettent de sauver la belle trapéziste qu’il aime en secret, après qu’elle a fait une terrible chute. Or, Victor Frankenstein est témoin de cet exploit médical improvisé, et il décide donc de soustraire la bête humaine à l’esclavage forain. Pour cela, il lui redresse la colonne vertébrale (le pauvre hère avait en fait un énorme abcès entre les omoplates !), puis lui offre de mettre ses talents innés de chirurgien au service des étranges expériences qu’il mène dans son sous-sol… Cependant, lesdites expériences ont aussi attiré l’attention d’un policier austère et bigot, qui subodore qu’elles constituent un défi lancé contre la puissance divine. Bien sûr, le mythe du « Prométhée moderne » a toujours eu valeur d’avertissement, quant aux apprentis-sorciers qui voudraient renverser l’ordre naturel en contestant le caractère définitif de la mort. Mais dans la fiction, le thème est souvent transmis par des seconds rôles unidimensionnels, réduits à de simples porteurs de message. Ici, il s’incarne au contraire dans un personnage intéressant car obsessionnel au dernier degré, si bien que ce flic est réellement révolté par les recherches et les discours de libre-penseur du Dr. Frankenstein. En contrepoint, James McAvoy en rajoute dans le style désinvolte et enjoué, en interprétant un Victor étonnamment exalté, sarcastique, et à peu près dénué de scrupules. On comprend donc qu’entre ces deux extrêmes, l’ancien bossu Ygor est là pour représenter la voix de la raison, en combinant curiosité scientifique et réticences grandissantes face aux agissements de son nouveau maître, lequel bafoue joyeusement la plus élémentaire déontologie médicale.

Cela dit, le plus important est que les éléments psychologiques, même s’ils restent très typés (chacun de ces trois protagonistes principaux est chargé d’un passé expliquant son rapport particulier à la vie et à la mort), entraînent un récit dynamique et trépidant. Docteur Frankenstein n’hésite pas à salir sa jolie reconstitution historique avec des manipulations de morceaux de cadavres peu ragoutantes, et surtout, il sait résister à la tentation d’inclure des scènes d’action gratuites censées relancer l’attention défaillante du public des blockbusters - un défaut qui n’épargnait pas les sympathiques Sherlock Holmes avec Robert Downey Jr., assez proches dans l’esprit de ce film-ci. Puisant dans des adaptations issues de diverses époques (de la paire d’yeux réanimée dans un bocal rempli de solution conductrice, empruntée à Frankenstein s’est échappé ! , au décor baroque du moulin/paratonnerre des œuvres de James Whale), les morceaux de bravoure demeurent au contraire rivés à la nécessité de faire évoluer les personnages. En plus de sonder les mystères de l’âme par-delà la vie et la mort, le résultat pose ainsi une autre énigme, celle de la carrière du réalisateur Paul McGuigan. Voilà un cinéaste qui ne nous était connu jusqu’ici que par des bouses affreusement cyniques (le polar roublard Slevin, les super-ados au rabais de Push) et qui réussit soudain une mise en scène inspirée : voir par exemple le jeu de regard quand Ygor revient à la maison de Victor pour la trouver assiégée par la police. On ne sait s’il poursuivra sur cette lancée, mais en tout cas, cela faisait longtemps qu’une grosse machine hollywoodienne ne nous avait pas autant emballés.

 

Gilles Esposito