Shakespeare in Blood
26/11/2015

Shakespeare in Blood

Macbeth

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Hanté par l'apparition de sorcières qui lui ont prédit sa destinée, un seigneur de la guerre plonge les mains dans le sang et sombre dans la folie meurtrière. Plus de 40 ans après la magnifique adaptation signée Roman Polanski, Justin Kurzel s'attaque à Macbeth sous l'influence de Nicolas Winding Refn et Akira Kurosawa.

Pas facile de passer après Orson Welles et Roman Polanski sur la « pièce écossaise » de William Shakespeare, a fortiori quand on est un jeune cinéaste qui a encore tout à prouver malgré un mémorable premier long. C'est pourtant le défi que s'est lancé l'Australien Justin Kurzel, réalisateur du drame criminel Les Crimes de Snowtown, alors qu'on aurait pu s'attendre à ce que Kenneth Branagh, rompu à l'exercice, s'empare de l'affaire (ce qu'il avait sérieusement envisagé avant de la monter sur scène en 2013). A la fois dépouillée et spectaculaire, cette nouvelle adaptation de Macbeth appelle une double réflexion : d'abord, la certitude que Kurzel est capable de tailler de sacrés morceaux de cinéma et que sa version live du jeu Assassin's Creed devrait en mettre plein les yeux. Ensuite, qu'il est peut-être un peu trop conscient d'être surdoué et que si la sauvagerie minérale de Macbeth offre des tableaux d'une beauté inouïe, elle est aussi pour lui une manière de s'approprier un classique en donnant l'impression permanente de vouloir se placer au-dessus, comme s'il avait peur d'être écrasé par la puissance du texte. Il en résulte un film où chaque image est tellement pénétrée de son caractère shakespearien que cela finit par plomber une narration déjà très alourdie par une musique et des ralentis ultra-signifiants. Bref, Kurzel ne cesse de nous rappeler qu'on est en train de regarder du Shakespeare, qu'on n'est pas là pour rigoler et qu'il est en train d'accoucher d'un chef-d'oeuvre définitif. Ce qui n'est évidemment pas le cas.

Freiné par ce handicap, Macbeth n'est donc que l'esquisse musclée du très grand film qu'il aurait pu, qu'il aurait être. Mais si Kurzel pêche par manque d'humilité et de fluidité lyrique, il signe néanmoins une œuvre saisissante aux sanglants élans guerriers, même si on pourra lui reprocher des influences plastiques trop évidentes, qui vont de Le Guerrier silencieux, Valhalla Rising à Braveheart en passant par 300, Ran et Kagemusha. C'est d'ailleurs Kurosawa qui emporte le morceau, Macbeth étant dépeint comme un samourai devenu ronin de ses propres mains et dont la plongée dans la folie est montrée comme la manifestation d'un stress post-traumatique causé par la guerre et le meurtre. Meurtre dont il s'est rendu coupable sous la pression de son épouse Lady Macbeth, qui est ici le témoin de la mise à mort la plus cruelle ordonnée par son mari alors que ce n'était pas le cas dans la pièce. Cette vision d'horreur achève de la faire sombrer dans la démence tout en accentuant judicieusement le fait qu'elle se retrouve dépassée par le mal qu'elle a provoqué. Le couple maudit est admirablement servi par le duo Michael Fassbender/Marion Cotillard : leur intensité fiévreuse incarne à merveille la dualité de ces êtres auto-destructeurs qui rêvent d'une puissance qu'ils sont incapables d'assumer une fois qu'elle leur est acquise face à Sean Harris, stupéfiant de rage belliqueuse dans le rôle de Macduff. Son duel final contre Macbeth fait partie des nombreuses scènes marquées au fer rouge d'un film fragile, contemplatif et tellurique qui ne cesse de s'améliorer quand on se le repasse dans la tête. 

Cédric Delelée