La Mort lui va si bien
03/11/2015

La Mort lui va si bien

007 Spectre

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Il aura fallu trois films pour que l'agent 007 retrouve la superbe de Casino Royale, mais cette fois, ça y est : Bond is back in action, dans un 24ème opus hanté par la Mort et ses âmes damnées.

L'ère Daniel Craig aura été marquée par des incohérences narratives et stylistiques de nature à dérouter les fans les plus aguerris, Skyfall s'étant employé à nier la résurrection du personnage opérée par Casino Royale (et freinée par le médiocre Quantum of Solace), faisant de Bond un dinosaure voué à l'extinction dans un monde moderne où les agents de terrain ont cédé la place aux technologies de pointe et au politiquement correct. 007 Spectre retourne la situation : face à une nouvelle hiérarchie qui veut dissoudre la section 00 pour la remplacer par des drones, M (Ralph Fiennes) rétorque que seul un homme est capable de regarder son ennemi droit dans les yeux et savoir s'il doit tirer ou pas puisqu'il possède non seulement le permis de tuer, mais aussi celui de décider de ne pas tuer. En d'autres termes, 007 Spectre marque la renaissance d'un mort : ce n'est pas un hasard si le film, qui s'ouvre sur le retour symbolique du fameux gun-barrel, met en exergue la phrase « les morts sont en vie » avant de plonger au milieu de la fête du jour des morts à Mexico où Bond (Daniel Craig, plus McQueen que jamais), déguisé en squelette, déambule tel un grand fauve parmi la foule costumée avant de retirer son masque dans une scène pré-générique qui compte parmi les plus étourdissantes de la franchise. Ces quelques minutes cristallisent la thématique bicéphale de 007 Spectre. D'abord, le retour à un 007 spectaculaire mais old school gadgets inclus, entérinée par les citations qui jalonnent le récit : de James Bond 007 contre Dr. No à Casino Royale en passant par Bons baisers de Russie, Goldfinger, Au service secret de Sa Majesté, Vivre et laisser mourir et Octopussy007 Spectre est un film qui a la mémoire dans la peau. Ensuite, l'omniprésence de la Mort : elle est telle que le film est souvent à deux doigts de basculer dans le fantastique. Ainsi, la première apparition de l'Ennemi et celle de Lucia Sciarra, la veuve nue sous sa robe de deuil campée par Monica Bellucci, sont orchestrées dans des décors qui évoquent à la fois le manoir orgiaque d'Eyes Wide Shut et le gothique à la Mario Bava. Et Bond, traqué par un tueur quasi-muet dont la masse corporelle et la brutalité rappellent un boogeyman de slasher (Dave Bautista), affronte un homme qu'on lui affirme être mort et enterré, un fantôme dont l'ombre maléfique hante toute la première partie du film, notamment dans la confrontation funèbre avec l'une de ses vieilles connaissances et dans l'intervention posthume de Judi Dench. Surprise, 007 Spectre ménage pourtant quelques sursauts humoristiques hérités de la période Roger Moore, placés au milieu de scènes d'action fracassantes (en Aston Martin, en hélico, en avion ou à mains nues dans un train) qui s'intègrent parfaitement à la mise en scène élégante et racée de Sam Mendes, secondée par les ombres fortement contrastées et les lumières étouffantes et poussiéreuses de Hoyte van Hoytema, le chef-op d'Interstellar. Ce dernier succède ainsi à Roger Deakins et confirme l'influence exercée sur la saga par le style opératique de Christopher Nolan depuis le brillant mais peut-être trop hitchcockien Skyfall.


Les choses se gâtent avec la véritable entrée en scène du bad guy, auquel Christoph Waltz prête une désinvolture trottinante qui n'est pas sans évoquer Woody Allen en docteur Noé dans l'« autre » Casino Royale. Autant dire que le caractère spectral du personnage en prend un coup et le film avec, le script en profitant pour rejouer les accords freudiens de Skyfall, que ce soit à travers le trauma du méchant ou le manque affectif de Madeleine Swann, la Bond girl interprétée par Léa Seydoux, qui réussit l'exploit d'être à la fois glaciale et incendiaire en jeune femme amoureuse d'un homme qu'elle est la seule à pouvoir comprendre, son nom la liant de façon proustienne à la "rememberance of things past" (titre anglais d'A la recherche du temps perdu) qui est au coeur de l'intrigue. 007 Spectre accuse alors une nette baisse de régime et remonte sur les rails de l'opus précédent avant de tirer sa révérence sur une fin qu'on aurait imaginée bien plus sombre compte tenu des souvenirs qu'elle convoque – mais peut-être nous garde-t-on ce à quoi il fait allusion ici pour le début du chapitre suivant, pour peu que Daniel Craig rempile. Ces quelques réserves sont pourtant bien peu de choses face à l'éclatante réussite d'un divertissement haut de gamme qui s'adresse avant tout aux fans purs et durs, le compositeur Thomas Newman, loin de la transparence du score de Skyfall, arrivant même à retrouver ponctuellement l'inspiration de David Arnold en mode John Barry. Tremblez, Ethan Hunt, Jason Bourne et autres Fast and Furious  : James Bond a beau avoir entamé la cinquantaine, c'est toujours lui qui mène la danse. Et on défie les fans de repérer le clin d'œil aussi discret qu'amusant à Permis de tuer

 

Cédric Delelée