Boy of Steel
23/10/2015

Boy of Steel

Pan

82

Aussi ambitieux et casse-gueule que le Hook de Spielberg, Pan prouve que Joe Wright reste l'un des plus passionnants cinéastes actuels, même quand il doit composer avec le cahier des charges d'un gros studio.

D'un côté, Joe Wright, cinéaste anglais qui, en l'espace de trois films (Orgueil & préjugés, Reviens-moi, Anna Karenine), est passé maître dans l'art délicat du mélodrame costumé, ne s'autorisant qu'un seul écart dans le cinéma de genre avec Hanna, où il transfigure un pitch digne de Luc Besson pour en faire un conte de fées pour adultes maquillé en thriller d'action. De l'autre, Peter Pan, classique de la littérature enfantine ayant donné naissance à l'un des meilleurs films d'animation Disney et à deux adaptations live : Hook ou la revanche du Capitaine Crochet, épouvantable ratage signé Steven Spielberg et l'académique mais attachant Peter Pan de P.J. Hogan. Le parallèle saute aux yeux : en recrutant Joe Wright pour Pan, Warner ne fait que s'aligner sur Disney confiant Cendrillon à Kenneth Branagh. La caution prestige est évidente, mais pas que : il s'agit aussi de redonner un nouveau souffle lyrique à des histoires imprimées dans la mémoire collective. Pas de souci avec le fougueux Kenneth, qui en profite pour réaliser l'un de ses plus beaux films. Joe Wright, c'est une autre affaire : l'homme, passionné par la peinture au même titre que son compatriote Ridley Scott, est un peu la version post-moderne de Branagh et aucune audace technique ou narrative ne l'effraie. En d'autres termes, Wright est à la fois esthète et auteur, ce qui sied rarement à un blockbuster hollywoodien envisagé par le studio comme le premier chapitre d'une franchise destinée à combler le vide laissé par Harry Potter. Preuve en est la post-production chaotique de Pan : le film est remonté tandis que Dario Marianelli, compositeur attitré de Wright, est remplacé par John Powell. Le résultat final s'en ressent forcément : au final, on se retrouve face à une œuvre hybride, sauvée du naufrage par un cinéaste unique en son genre.


S'agissant d'une préquelle qui nous conte comment Peter est devenu Pan, le script commet l'erreur de recycler grossièrement la plupart des récentes sagas familiales, de Harry Potter à Pirates des Caraïbes en passant par Le Monde de Narnia et allant jusqu'à faire de l'aventurier James Hook (il n'est pas encore le capitaine Crochet) un croisement entre Han Solo et Indiana Jones. L'influence d'Indy ne s'arrête pas là : Peter, enfant abandonné de l'Angleterre de la Seconde Guerre Mondiale, est capturé par un navire pirate qui l'emmène dans un Pays Imaginaire où l'infâme Barbe-Noire a réduit les enfants en esclavage, les forçant à creuser la roche pour trouver un précieux minerai, comme dans Indiana Jones et le temple maudit. Autant dire qu'entre l'orphelinat sordide digne de Dickens où croupit Peter dans Londres bombardée par les allemands et le travail à la mine, le début du film ne rigole pas. L'apparition de Barbe-Noire, haranguant la foule au son d'une reprise chorale épique de Smells Like Teen Spirit de Nirvana (Baz Luhrmann aurait apprécié), en deviendrait presque terrifiante, Hugh Jackman jouant le forban au premier degré plutôt que d'en faire un méchant de pacotille. La suite du récit, plus légère, est moins intéressante, mais ses péripéties sont pour Joe Wright l'occasion de déployer une mise en scène vertigineuse à la théâtralité romanesque renversante qui ferait presque oublier une direction artistique pillant un peu trop Avatar où les CGI en 3D se mélangent assez mal aux décors en dur, malgré une photographie somptueuse. Pan offre donc un festin visuel où les plats sentent parfois le réchauffé, mais on n'est pas prêts d'oublier ces images d'un galion fendant les cieux poursuivi par des avions de chasse, le réalisateur n'oubliant pas en outre son goût pour le romantisme à travers l'idylle naissante entre Hook et la princesse indigène Lily la Tigresse. S'il  regorge de magie et de poésie, Pan reste un film fragile, fait de promesses non tenues et d'envolées exaltantes, qui se termine trop tôt en reportant au chapitre suivant l'élément qui brisera l'amitié entre Peter Pan et James Hook. C'est d'autant plus regrettable qu'on sait que, compte tenu du terrible échec essuyé par le film au box-office américain,  ledit chapitre ne sera sans doute jamais raconté. Pan rejoint ainsi John Carter et Capitaine Sky et le monde de demain au rang de ces œuvres imparfaites mais passionnantes qui valent souvent bien mieux que d'autres plus abouties mais moins singulières. 

Cédric Delelée