Qu'est-ce que tu fous Antarès ?
01/10/2015

Qu'est-ce que tu fous Antarès ?

Ni le ciel, ni la terre

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Des soldats stationnés dans les zones tribales disparaissent sans raison : c’est bien ce que raconte le premier long-métrage de Clément Cogitore, mais celui-ci va plus loin en dressant des correspondances inattendues entre le quotidien bidasse et les frissons de l’invisible. D’où le drame personnel vécu par l’officier interprété avec talent par Jérémie Rénier.

Désolé, les gars : on va encore répéter que les cinéastes-fanboys se font systématiquement damer le pion par des réalisateurs français se préoccupant plus de raconter leur histoire que de montrer patte blanche au geek de base. Il y a quelques mois, Cédric Anger nous surprenait avec un La prochaine fois je viserai le cœur qui traitait avec franchise et honnêteté un fait divers sordide, sans se soucier outre-mesure de s’inscrire dans le genre « serial-killer ». Aujourd’hui, l’artiste contemporain Clément Cogitore livre ce Ni le ciel ni la terre qui n’est peut-être pas à proprement parler un « film fantastique » mais qui n’en recèle pas moins un thème fantastique assez original, ancré en outre dans une actualité récente et toujours brûlante. Le scénario s’intéresse en effet à un escadron de militaires français stationnés dans un coin perdu de l’Afghanistan, peu avant le retrait des troupes internationales. Sauf qu’à quelques semaines de la quille, les soldats se mettent à s’évaporer inexplicablement, presque en un clin d’œil. Les bidasses redoutent d’abord des enlèvements perpétrés par des talibans venus du Pakistan tout proche, mais le caractère littéralement impossible des disparitions laisse penser qu’elles pourraient plutôt être dues à un phénomène paranormal. Et que ledit phénomène aurait quelque chose à voir avec la curieuse obstination des villageois du cru à attacher nuitamment une chèvre à un piquet, planté au beau milieu du no man’s land censé les protéger des incursions islamistes…

Le principal mérite du film est de traiter l’énigme sans jamais tomber dans le piège des explications rassurantes, jusqu’à un final en forme de gouffre béant d’interrogations. C’est que l’auteur ne se contente pas de remplacer les habituels jeunes gens aux prises avec une entité surnaturelle par des soldats en patrouille. D’ailleurs, ces derniers ne patrouillent pas, ils attendent. Ils attendent, étant juste chargés de surveiller une frontière où les escarmouches sont rares et brèves. En cela, Ni le ciel ni la terre tisse des parallèles inattendus entre les aspects très concrets de la vie militaire et les ressorts du fantastique. A cause des disparitions, l’attente devient suspense métaphysique, et la zone d’exclusion séparant Afghanistan et Pakistan prend valeur d’interstice entre le monde des vivants et le pays des morts. Le plus saisissant touche à la question du camouflage, qui résonne particulièrement dans une œuvre dédiée aux forces de l’invisible. Cela donne des scènes marquantes, allant du quasi-gag (les talibans émergeant miraculeusement d’un paysage inondé de soleil, presque comme les activistes du Front de Libération de Judée dans Monty Python, la vie de Brian) à de purs moments de chair de poule. Fort de son expérience de plasticien, Cogitore utilise en effet les appareils à vision nocturne thermique pour créer des images envoûtantes, où les imprécises silhouettes blanches sont déjà comme des fantômes zébrant les ténèbres. Cependant, là où le film touche au cœur de son sujet, c’est dans la nécessité de n’abandonner aucun homme sur le terrain. Quand vos amis de camping sont emportés par un croquemitaine, c’est embêtant, mais ça l’est bien plus quand votre devoir est de ramener vos subordonnés vivants à la maison. Bien qu’il ne soit pas sans défaut (l’opposition entre rationalistes forcenés et catholiques tourmentés est un peu rigide, les personnages secondaires peinent à s’individualiser avant que la tension commence à monter vraiment dans la base), Ni le ciel ni la terre convainc ainsi avant tout par le portrait qu’il brosse du capitaine Antarès (!), le chef de la troupe. Car si on débouche bien sur l’espèce de dérive hallucinée que laissait présager le matériau, cela passe moins par la forme, cette dernière restant globalement sobre, que par la prestation habitée de Jérémie Rénier. Les nuances de son jeu nous font sentir le désarroi d’un type voyant toutes ses certitudes s’effondrer, jusqu’à devenir un Sisyphe obsédé par une idée fixe. Comme le lui lance son officier en second quand, voulant récupérer ses hommes à tout prix, il conclut une trêve peu réglementaire avec les talibans, on a envie de lui demander : « Qu’est-ce que tu fous, Antarès ? ».

 

Gilles Esposito