Dr Richards & Mister Trank
05/08/2015

Dr Richards & Mister Trank

Les 4 Fantastiques

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Ce reboot des Quatre Fantastiques n’aura visiblement pas été un long fleuve tranquille. Victime de conflits quotidiens entre le réalisateur Josh Trank et la 20th Century Fox, le long-métrage aurait pu sombrer dans les abîmes déjà sur-peuplées du genre super-héroïque contemporain. Le résultat est, étonnamment, beaucoup plus intéressant que prévu.

(ATTENTION, CETTE CRITIQUE CONTIENT DES SPOILERS)

Au vu de ce blockbuster étrange, on peut aisément comprendre ce qui a fini par opposer violemment Trank et ses commanditaires. Auteur du script original, Simon Kinberg prendra tellement Trank en grippe durant la production qu’il le fera par la suite renvoyer d’un Spin-Off de Star Wars. Rien, dans les deux premiers tiers des Quatre Fantastiques, n’ancre effectivement le récit dans l’univers comic-book des X-Men. Comme dans son mésestimé Chronicle, Trank préfère se diriger vers une science-fiction plus crépusculaire, flirtant par moments avec l’horreur pure. Grand admirateur de David Cronenberg, le jeune réalisateur entreprend carrément de réaliser une version adolescente de La Mouche : le téléporteur interdimensionnel de Reed Richards et Victor Von Doom est un télépode déguisé, et le fameux accident qui va changer la destinée des protagonistes renvoie directement à la fusion entre Brundle et le fameux insecte. Une longue séquence de confinement permet à Trank d’étudier, avec un souci du détail organique franchement déstabilisant, la tragique métamorphose de ses héros. Si l’analogie n’était pas encore assez claire, outre une première apparition inspirée de Frankenstein, l’apparence de la Chose rappelle le design de Chris Walas pour l’avant-dernière étape de la transformation de Brundle-Fly ! Laissant libre cours à ses visions les plus funestes, le jeune cinéaste enfonce le clou une demi-heure plus tard, lorsque le Dr Doom sème le chaos dans les couloirs d’une base militaire. Faisant exploser crânes après crânes par la force de sa pensée, le personnage se fait l’égal du héros de Scanner, ou du Tetsuo d’Akira. Se doutant que la Fox chercherait par la suite à censurer ses éclaboussures de sang, Trank leur coupera l’herbe sous le pied en filmant la scène en plan-séquence, sans inserts de secours. Une attitude joliment punk qui a dû, en coulisses, jeter encore un peu plus d’huile sur le feu.

 

La punition du studio est aujourd’hui factuelle : il suffit de visionner la bande-annonce officielle pour se rendre compte que 80% de ses plans n’apparaissent pas dans le long-métrage final. Taillant dans l’exposition et dans les interactions entre les personnages (Jamie Bell disparaît rapidement, Johnny Storm est introduit au dernier moment, la relation Reed / Victor n’a pas de réel aboutissement), les exécutifs transforment la dernière partie du film en ellipse géante. C’est d’ailleurs dans ce dernier acte que Reed Richards, découvrant ce que les investisseurs ont fait de son projet dans son dos, lance un laconique : « you made it ugly » (« vous l’avez rendu horrible »). Impossible, dès lors, de ne pas dresser un parallèle entre l’intrigue même du film et le parcours de Josh Trank. Dans cette relecture très de la bande dessinée, Reed Richards (Trank, donc) commence sa carrière dans son garage à l’adolescence, bricolant ses inventions (ses courts-métrages) avec les moyens du bord. Le résultat fonctionne enfin au sortir du lycée (Chronicle), et attire l’attention d’une multinationale qui lui offre la possibilité de poursuivre ses recherches avec des moyens considérables. Seul souci : il devra être sous les ordres d’une autre tête pensante, beaucoup plus expérimentés que lui (Von Doom / Kinberg). Après un accident (les premiers conflits entre Trank et la production, la disparition de Von Doom / la réécriture par Trank du script de Kinberg), le projet dans son ensemble est confisqué par une armée d’exécutifs obsédés par les chiffres, les réunions et les démonstrations sous Power-Point. Reed (Trank) s’enfuit, laissant ses compagnons (ses acteurs) jouer aux marionnettes sous les ordres de ces nouveaux patrons. C’est bien simple, on n’avait pas vu de double-discours aussi complexe et aussi intime depuis Le Monde fantastique d’Oz de Sam Raimi, voire depuis le Rollerball de John McTiernan. Les Quatre Fantastiques est-il une adaptation fidèle du classique de Stan Lee et Jack Kirby ? Sûrement pas. Propose-t-il de quoi s’éloigner du tout venant hollywoodien actuel ? Assurément !

Alexandre Poncet