Man vs. Wild !
09/06/2015

Man vs. Wild !

Jurassic World

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Avec un réalisateur inconnu à la barre et après deux séquelles d'une qualité aléatoire, on ne donnait pas cher de ce 4ème Jurassic Park. Eh bien on avait tort, car Jurassic World s'impose comme le meilleur opus de la saga depuis l'original de Steven Spielberg !

Devenu un classique pour toute une génération malgré le traitement parfois très maladroit de ses personnages (ayons une pensée émue pour Jeff Goldblum), Jurassic Park n'avait eu droit jusqu'ici qu'à des séquelles pour le moins discutables. Malgré quelques scènes de tension formidablement bien troussées, Le Monde perdu accusait un réel laxisme dans sa mise en scène et Jurassic Park III, pas désagréable à l'époque, n'est pas loin aujourd'hui de ressembler à un téléfilm SyFy, malgré toute l'estime qu'on porte à Joe Johnston. Tout bien considéré, la suite idéale manquait donc à l'appel. Un oubli réparé de fort belle manière par Jurassic World. Les années diront s'il n'est pas en réalité encore plus accompli que le premier opus. Dans l'immédiat, la première qualité du film est de revendiquer non seulement l'héritage de Spielberg, mais aussi celui de Michael Crichton. Pas uniquement en termes de débat scientifique, puisqu'il est ici question de mélanger plusieurs ADN afin de créer un dinosaure qui n'a jamais existé (bref, de se prendre pour Dieu et de créer le Diable), mais aussi de violence. En effet, bien que cet aspect de son œuvre soit occulté par les médias, les romans de l'auteur font preuve d'une brutalité allant parfois jusqu'au sadisme et accusent généralement un bodycount impressionnant. Crichton, c'est de l'aventure scientifique mais, à l'instar d'un Wilbur Smith, c'est aussi de l'aventure belliqueuse : rappelons par ailleurs que l'homme a écrit Le 13ème guerrier. Un angle gentiment évacué par les précédents films de la franchise, mais que Jurassic World brandit tel un étendard. On ne s'attendait guère, en entrant dans la salle, à voir des troupes héliportées faire cracher leurs mitrailleuses sur l'adversaire, des commandos se faire massacrer dans la jungle et une escadrille de ptérodactyles fondre sur la foule pour emporter leurs proies. On l'aura compris, Jurassic World tutoie le film de guerre, cite allègrement Aliens, le retour et Predator et, même s'il n'est pas question de faire couler trop de sang à l'écran, les mises à mort sont assez gratinées, puisqu'on y voit tout de même les victimes être démembrées ou se faire dévorer !

Une telle générosité dans l'action hargneuse comportait le risque de faire ressembler le film à une série B fun mais racoleuse type Les Dents de la mer 3. C'était sans compter sur la parfaite maîtrise technique de Colin Trevorrow qui, sans avoir l'élégance de Spielberg, fait preuve d'un sens du rythme assez estomaquant, épaulé par la qualité des effets spéciaux (à croire que le film a été tourné avec des vrais raptors), la musique féroce de Michael Giacchino et un casting au diapason d'où se détache le jeune Nick Robinson, qui aurait fait un merveilleux Clark Kent et qui est pour beaucoup dans l'émotion digne des productions Amblin de la grande époque que véhicule le film. Celle-ci est également nourrie par la fragile relation de confiance qui s'est établie entre les raptors et leur dresseur (Chris Pratt), un ancien soldat qui retrouve vite ses réflexes de combattant lorsqu'il est face au danger. Qu'on se rassure, les raptors ont beau avoir été dressés, ils ne sont pas domptés pour autant et restent des animaux sauvages au comportement très imprévisible... Il serait criminel d'en dire plus, tant le spectacle gagne à être apprécié lorsqu'on en sait le moins possible sur ses multiples péripéties, lesquelles sont loin d'avoir été toutes dévoilées par la promo. On tient donc là un blockbuster royal, mais pas seulement : nul besoin de creuser pour voir en Jurassic World un portrait du système hollywoodien. Le parc n'est autre que l'industrie du cinéma US, son patron sans scrupules celui d'un studio, sa directrice des opérations (Bryce Dallas Howard) une productrice exécutive tiraillée entre son devoir et sa conscience et le dresseur de raptors un réalisateur peu enclin à faire la pute car motivé par des valeurs bien plus nobles. Comme celle de faire un bon film et pas seulement une machine à fric fonctionnant sur le fan service, ce qui semble avoir été la motivation première de Jurassic World, somme toute bien plus proche d'un Indiana Jones que de Jurassic Park. Alors, non, Colin Trevorrow n'est pas Steven Spielberg, mais c'est un solide artisan qui réussit là une suite bien plus emballante que celle qu'avait signé son illustre aîné et dont le script (bien mieux dosé que celui de Jurassic Park) se joue adroitement des figures imposées avec un humour souvent ravageur qui ne freine en rien l'intensité de l'action. Plus qu'une (très) bonne surprise, on peut donc parler ici de la résurrection d'une formule magique.

Cédric Delelée