Russie sanglante
16/04/2015

Russie sanglante

Enfant 44

4

Un serial killer dans la Russie de Staline, Tom Hardy en flic torturé, Ridley Scott à la production, il y avait là matière à un thriller old school haut de gamme. Le résultat est malheureusement loin d'être à la hauteur de ses nobles ambitions...

Entre 1978 et 1990 en Russie, Andrei Chikatilo, surnommé « le boucher de Rostov », viola, tortura, massacra et mutila plus de cinquante femmes et enfants. C'est cette affaire, qui avait déjà inspiré Evilenko avec Malcolm McDowell et le téléfilm Citizen X, que se nourrit le best seller de Tom Rob Smith dont est tiré Enfant 44. Produit par Ridley Scott (qui devait le réaliser) et pourvu d'un casting de prestige (Tom Hardy, Gary Oldman, Noomi Rapace, Joel Kinnaman, Jason Clarke, Vincent Cassel, Charles Dance), le film transpose l'histoire en 1953, au crépuscule du règne de Staline, dans une Union Soviétique encore en proie au régime de la terreur. Le meurtre y est considéré comme un crime inhérent au capitalisme et ne peut donc pas exister dans ce « paradis » communiste. Autant dire que quand le corps d'un jeune garçon est retrouvé près du chemin de fer qui relie Moscou à Rostov, l'enquête officielle conclut sans plus attendre à un accident alors que tout indique qu'il a été assassiné. Orphelin, héros de guerre et officier de la police secrète, Leo Demidov (Tom Hardy, impeccable) décide pourtant d'aller plus loin au risque de mettre sa carrière en péril, et pour cause : la victime est son filleul et le fils de son plus proche collègue (Fares Fares, le flic syrien des Enquêtes du Département V), avec qui il a combattu durant la guerre. Mais sa hiérarchie n'apprécie guère cette trahison et, après avoir accusé sa femme d'espionnage, mute Demidov dans la milice de province. Un autre meurtre est alors commis dans la ville où il a été affecté...


Avec sa recherche de la vérité obstruée par la pression politique, Enfant 44 aurait pu se situer dans la glorieuse lignée de La Nuit des généraux et Gorky Park, d'autant que le réalisateur Daniel Espinosa (Sécurité rapprochée) a disposé de moyens conséquents qui rendent la reconstitution historique effectuée à Prague parfaitement crédible malgré son aspect purement hollywoodien, les acteurs arrivant sans peine à nous faire croire qu'ils sont russes (sauf quand ils oublient de prendre l'accent au détour d'une phrase). Le problème du film est tout autre : au lieu de se concentrer sur l'enquête de façon linéaire afin de la rendre passionnante, le récit ne cesse de s'attarder sur les problèmes de couple du héros, faisant de son épouse (Noomi Rapace) un personnage sans autre fonction que celle de ralentir une action dans laquelle elle est impliquée de façon très artificielle, alors qu'il aurait été bien plus intéressant de se concentrer sur le rival politique de Demidov (Joel Kinnaman) et sur le meurtrier, dont les portraits sont taillés à la faucille et au marteau. A force de ne jamais choisir son camp entre le serial killer thriller, le drame politique et la love story, le film est handicapé par une narration morcelée qui ne palpite que lors de brefs sursauts, notamment dans une émouvante scène finale qui résume à elle seule le thème du film, à savoir la quête de la rédemption. Dommage qu'elle doive emprunter des chemins de traverse aussi accidentés, d'autant que la réalisation, solide dans l'action pure, n'échappe pas à un académisme paresseux lorsqu'elle doit se contenter de raconter une histoire qui ne se prive pas d'aligner les invraisemblances. 

Cédric Delelée